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Shehzil Malik : L’artiste féministe Pakistanaise nous a parlé de son combat (Interview)

Shehzil Malik est une illustratrice de métier qui s’est retrouvée du jour au lendemain affublée du statut de porte-voix de la cause féministe Pakistanaise. Elle apporte du moins, sa pierre à l’édifice pour rendre la condition des femmes de son pays meilleure. Nous avons discuté avec l’artiste pour en savoir un peu plus sur son travail, ses ambitions, son parcours et ses combats.

1- D’où viens-tu?

Je suis originaire de Lahore, la capitale de la province du Punjab au Pakisan. J’y ai grandi et j’y vis encore aujourd’hui.

2- Quels étaient tes références culturelles en grandissant ?

J’ai grandi avec des influences culturelles qui venaient de partout. Chez moi, mon père jouait des disques des Beatles à Jefferson Airplane, de Bach à Sam Coke, de David Bowie à Queen. On a également grandi en regardant de nombreuses comédies musicales comme Un violon sur le Toit, Evita, La mélodie du Bonheur, Singin’ I The Rain. Tout le monde chez moi connait les différents tubes de ces comédies musicales. Ma sœur et moi étions obsédées par les mangas japonais, nous avions aussi chez nous quelques comics américains. Je dois reconnaitre que la télévision a été pour moi une sorte d’ouverture vers le monde, notamment vers la culture américaine. On a suivi pratiquement tous les vieux classics américains en noir et blanc. C’est à cette époque que j’ai commencé à m’intéresser à l’art. J’ai découvert le travail de Frida Kahlo, Kara Walker, Judy Chicago et Barbara Kruger à l’école. Depuis, ces voix féminines sont restées en moi.

3- Comment ces références t-ont-elles aidées en grandissant ?

Je pense qu’elles m’ont aidé dans ma capacité à me rallier à des cultures que je n’avais pas expérimentées de mon Pakistan natal. Nous sommes, après tout, les histoires que nous racontons. Lorsque j’ai vécu ensuite aux Etats-Unis pendant quelques années, j’ai très peu ressenti le choc culturel simplement parce qu’il me semblait si familier. Nous vivons dans un monde globalisé maintenant- l’art, la musique et le cinéma nous lient et exacerbent l’universalité sous-jacente de l’être humain. C’est aussi pour cela que j’essaie de dessiner et d’écrire sur mes expériences en tant que Pakistanaise. Ces idées ne sont pas représentées dans les médias de masse dans cette partie du monde, et pourtant, nous avons tellement en tant que femme, des points communs et des expériences identiques.

4- Qu’est-ce qui t’a donné envie de devenir illustratrice ?

J’ai toujours dessiné aussi longtemps que je me souvienne- l’illustration est pour moi la façon la plus naturelle et la plus effective de communiquer mes pensées. J’écris souvent des histoires qui accompagnent mes œuvres et je trouve que même si quelqu’un n’est pas d’accord avec ce qui est dit, il a au moins une réaction instinctive à l’image. Le fait que je déclenche une pensée, une conversation ou le fait que je rende quelqu’un moins seul est ce qui me motive.

5- Parle-nous de tes illustrations contre le harcèlement. Qu’est-ce qui t’a donné envie de dessiner sur le sujet ?

Quand je suis revenue au Pakistan après mon passage à l’étranger, beaucoup d’activités quotidiennes comme la marche à l’extérieur étaient devenues soudainement des choses assez difficiles. Je voulais aller au parc de mon quartier, malgré les avertissements de ma mère qui me disait de ne pas le faire à cause de l’insécurité qu’il existait pour les femmes de se promener seules. En marchant, j’étais consciente de la façon dont les gens réagissaient autour de moi, j’éprouvais un intense malaise interne. J’ai fait une bande dessinée pour extérioriser mes pensées et je ne savais pas qu’elles auraient une résonance avec tant de femmes et d’hommes partout dans le monde.

6- Le harcèlement des femmes est un problème mondial, dis-moi comment il se manifeste au Pakistan ?

C’est difficile de répondre à cette question. Il y’a tellement d’histoires différentes. Le Pakistan comme de nombreux pays est soumis à un système patriarcal. Les rôles des genres sont très fixes et celui des femmes est traditionnellement considéré comme acquis. Quand ces normes préjudiciaux ne sont pas questionnées et que la société préfère le statu quo, c’est alors facile pour cette dite société de s’attaquer aux plus faibles. Le Pakistan est également fortement stratifié par classe sociale et le harcèlement surgit aussi au visage des femmes par ce biais. Après, je ne peux pas c’est vrai parler pour toutes les femmes du Pakistan qui subissent d’innombrables problèmes, plus grands que ceux que j’ai vécus.

7- Quels sont les initiatives prises par les gens, le pays et le gouvernement pour résoudre ce problème ?

En ce qui concerne le harcèlement, je constate que les gens sont plus ouverts à la discussion sur un thème qui était considéré comme tabou. On voit désormais des films comme Girl In The River de Sharmeen Obaid-Chinoy qui aborde ce sujet, un collectif féministe qui s’appelle Girls at Dhabas se bat pour réclamer la place des femmes dans l’espace public. Il y’a également The Digital Rights Foundation dirigée par Nighat Dad qui est un collectif d’activistes qui luttent pour la sécurité des femmes en ligne. L’état Pakistanais a aussi commencé à bouger, dans le Punjab par exemple, de nombreuses initiatives ont été prises cette année. C’est vrai qu’il y’a beaucoup à faire pour changer les mentalités, chacun a un rôle à jouer dans cette discussion.

8- Au Japan par exemple les femmes et les hommes prennent des wagons différents dans certains moyens de transport. Est-ce que tu penses que c’est une des solutions ?

Le Pakistan est déjà une société  hautement ségréguée à cause de ce que beaucoup pensent est la définition de la modestie islamique.  Personnellement, j’ai été confrontée à cette ségrégation à de nombreuses reprises. Vous êtes réduites à rien d’autre que votre sexe. Cela agrandit le fossé entre les genres et facilite l’objectivation et, souvent, relègue l’autre à un statut « inférieur ».

9- Si tu avais un message à passer aux femmes du monde et de France plus particulièrement !

Je pense que les femmes dans le monde ont des expériences communes surtout lorsqu’elles sont nées dans des systèmes patriarcaux. Si je devais passer un message, ce serait : « Vous n’êtes pas seules. Vos sentiments de colère, frustration, anxiété, peur, de doute sont compréhensifs. Parlez-en, écrivez dessus, faites de l’art dessus- ne laissons pas le silence nous engloutir ».

10- Tes photos et tes illustrations abordent différents thèmes. Quels sont ceux qui t’intéressent le plus et quel est ton style ?

Je dessine toujours sur des thèmes qui me touchent personnellement- et ça inclut les droits des femmes et le féminisme, l’identité, la perception de la beauté, le fait d’être anti-guerre, antiviolence et pro amour. Il y’a tant de sujets qui m’intéressent – de l’histoire à la narration interactive et j’aime la façon dont il n’y a pas de fin à la façon dont vous pouvez rêver et créer. Mon style est également révélateur de la façon dont j’aime les influences orientales et occidentales juxtaposées les unes sur les autres pour refléter une identité hybride.

11- Qu’aimerais-tu qu’on retienne de ton travail ?

J’aimerais que ceux regardent mon travail rêvent d’un meilleur monde…et qu’ils ressentent l’empathie pour les personnes qu’ils rencontrent, pour ceux qui souffrent et pour ceux dont l’identité se reflète dans mes œuvres.

12- Des expos à venir ?

J’ai fait mon premier pop-up art show à Lahore en Novembre. C’était génial de rencontrer les gens et de leur parler face à face de mes œuvres. Maintenant j’ai de nombreuses idées que j’aimerais réaliser.

 

 

 

 

 

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