La chanson « Eleanor Rigby » des Beatles, issue de l’album Revolver sorti en 1966, est un chef-d’œuvre introspectif qui explore des thèmes profonds de solitude et d’anonymat. Rédigée principalement par Paul McCartney, cette chanson marque une rupture nette avec la musique pop de l’époque, offrant une réflexion poignante sur la condition humaine à travers l’histoire de deux personnages solitaires : Eleanor Rigby et le prêtre Father McKenzie. Cette chanson, avec ses violons orchestrés et sa structure narrative singulière, a non seulement enrichi l’œuvre des Beatles mais a également été perçue comme une exploration avant-gardiste de l’isolement social.
Les origines d’ »Eleanor Rigby »
Paul McCartney est à l’origine de l’écriture de cette chanson. Le nom d’Eleanor lui vint de l’actrice Eleanor Bron, qui apparut dans le film Help! des Beatles, sorti en 1965. Le nom Rigby, quant à lui, lui est apparu lors d’une visite à Bristol, en Angleterre, où il aperçut le nom d’un magasin local : Rigby and Evens Ltd Wine and Spirit Shippers. Le mariage des deux noms, Eleanor et Rigby, s’accordait parfaitement avec le rythme de la mélodie qu’il avait en tête, ce qui lui permit de créer un nom qui semblait à la fois naturel et poétique.
McCartney confia que ses chansons naissaient souvent de son imagination et qu’elles se développaient au fil de la composition musicale. « Cela est juste venu. Quand j’ai commencé la mélodie, j’ai développé les paroles. Tout est venu de la première ligne : I wonder if there are girls called Eleanor Rigby? » Ce questionnement initia la réflexion qui conduisit à la création de l’univers mélancolique de la chanson.
Une histoire de solitude
Eleanor Rigby raconte l’histoire de deux personnages solitaires. Le premier, Eleanor Rigby, est une femme âgée et solitaire qui nettoie du riz dans une église après un mariage. Le second personnage est le prêtre, Father McKenzie, dont les sermons semblent être ignorés de la communauté, comme l’indiquent les paroles : « No one will hear ». Cela suggère non seulement une absence de fréquentation de l’église, mais aussi une déconnexion spirituelle entre le prêtre et ses paroissiens.
Le point tournant de la chanson survient dans la troisième strophe, où Eleanor Rigby meurt dans l’église, et le prêtre l’enterre sans que personne ne vienne la pleurer. L’idée de l’anonymat de la mort et de l’oubli est au cœur de cette narration. En effet, « No one was saved » suggère que ni la communauté, ni le salut spirituel promis par l’Église, n’ont eu d’impact réel dans la vie d’Eleanor.
Symbolisme et référence religieuse
La chanson porte une critique subtile, voire une remise en question du rôle de l’Église et de la promesse de rédemption chrétienne. La phrase « No one was saved » résonne comme un commentaire sur la vanité de l’aspiration à la gloire céleste, un thème qui était en écho avec la controverse provoquée quelques semaines plus tôt par les déclarations de John Lennon, qui avait déclaré que « le christianisme allait disparaître ». En dépit de ce contexte, la chanson évita toute controverse majeure, peut-être grâce à la délicatesse de son arrangement musical.
La production orchestrale : Un son innovant
Un des éléments les plus marquants de Eleanor Rigby est l’utilisation d’un arrangement orchestral composé par George Martin, le producteur des Beatles. Contrairement aux chansons pop classiques de l’époque, où les instruments de rock dominent, ici ce sont des violons, des violoncelles et des altos qui assurent l’essentiel de la partie musicale, créant un son unique. McCartney, qui était un grand amateur de musique classique, s’inspira de compositeurs comme Vivaldi pour structurer l’arrangement de la chanson. Ce choix audacieux de ne pas inclure d’instruments traditionnels comme la guitare ou la batterie renforce l’atmosphère désolée de la chanson.
Les Beatles eux-mêmes ne jouèrent aucun des instruments de cette chanson. Ce sont des musiciens de session, spécialisés dans la musique classique, qui ont été engagés pour jouer les instruments à cordes. L’utilisation de ces instruments renforça la sensation de distance et de froideur qui imprègne la chanson.
Le caractère fictif et l’inspiration personnelle
Bien que le personnage d’Eleanor Rigby soit fictif, McCartney s’inspira de ses expériences personnelles pour en dessiner les contours. Dans une interview en 2018, il expliqua que, lorsqu’il était enfant, il vivait dans un quartier où de nombreuses vieilles dames, souvent seules, racontaient leurs histoires. « Je pensais que c’était un personnage intéressant, cette vieille dame solitaire qui ramassait le riz à l’église. Elle n’a jamais réalisé ses rêves », raconta McCartney.
L’inspiration pour ce personnage solidaire est enracinée dans les souvenirs d’enfance de McCartney. Il se souvient de visiter une femme âgée qui ne pouvait pas sortir de chez elle et à qui il faisait des courses. Ces petites rencontres avec des personnes âgées solitaires l’inspirèrent profondément. « Eleanor Rigby » devient ainsi le reflet d’une réalité sociale souvent ignorée : celle des vies solitaires et des vies sans éclat, vécues dans l’ombre de l’indifférence collective.
Une interprétation des morts oubliées
Le contraste entre la mort d’Eleanor Rigby et celle de Father McKenzie souligne un autre thème central de la chanson : l’oubli. Eleanor meurt seule, et personne ne s’en souvient, tandis que Father McKenzie, bien qu’en apparence plus engagé dans sa mission, vit une vie tout aussi solitaire et inefficace. Les deux personnages sont des figures de solitude, leurs vies se résumant à des routines quotidiennes sans réelle reconnaissance ni impact.
La chanson « Eleanor Rigby » pose ainsi une question fondamentale sur l’existence : l’individu peut-il être véritablement vu dans sa solitude et son isolement ? Et à la fin de leur vie, qu’en reste-t-il ? Les mots de McCartney résonnent comme un appel à voir au-delà des apparences et à reconnaître les vies invisibles.
Un classique intemporel
Eleanor Rigby est devenue un classique, non seulement pour ses paroles émouvantes, mais aussi pour son approche musicale innovante. Elle incarne la capacité des Beatles à repousser les limites de la musique populaire et à explorer des sujets profonds, souvent occultés par la culture populaire. Depuis sa sortie en 1966, la chanson a été reprise par de nombreux artistes, chacun apportant sa propre interprétation à ce chef-d’œuvre.
Les reprises de « Eleanor Rigby » témoignent de la résonance intemporelle de la chanson. Des artistes comme Ray Charles et Aretha Franklin ont interprété la chanson à leur manière, transformant la pièce en une œuvre qui transcende les genres. Le groupe Vanilla Fudge, quant à lui, a proposé une version lente et émotionnelle, en parfaite adéquation avec la mélancolie qui émane des paroles. Chaque nouvelle version de la chanson confirme son pouvoir émotionnel et son universalité.
Conclusion
Eleanor Rigby est l’un des morceaux les plus emblématiques des Beatles, une chanson qui se distingue par son minimalisme orchestral, sa profondeur lyrique et son exploration de la solitude humaine. Elle capture l’essence d’une époque tout en restant intemporelle, un témoignage poignant sur les vies invisibles et la quête de reconnaissance. À travers l’histoire d’Eleanor Rigby et de Father McKenzie, Paul McCartney nous invite à réfléchir sur notre propre solitude et sur le sens de notre existence dans un monde qui semble parfois ignorer les âmes solitaires qui le peuplent.

