DedFACE : 10 questions pour comprendre l’univers Angelcore et l’ascension d’un artiste en mutation

Entre introspection, expérimentation sonore et quête d’identité artistique, DedFACE s’impose comme une figure émergente portée par une vision singulière. Influencé par la scène underground russe et les nouvelles esthétiques numériques, l’artiste développe un univers où émotions glacées et imagerie spirituelle se rencontrent. À travers l’Angelcore, il explore de nouvelles frontières musicales et personnelles. Dans cette interview, il revient sur son parcours, ses inspirations et ses ambitions internationales.

1. Qu’est-ce qui vous a inspiré à commencer à faire de la musique, et quelles influences de la scène underground russe de 2016 ont façonné votre style ?

Ma principale inspiration a été l’artiste russe FACE, qui en 2016 a comblé le fossé entre le son SoundCloud américain et la Russie. Je suis devenu un fan dévoué en 2019, et son influence a été si profonde que, le 13 mai 2023, j’ai choisi de me faire les mêmes tatouages faciaux que lui. C’était mon point de départ, ma base. Comme tout débutant, j’ai commencé en suivant ses traces — en faisant des reprises, des remixes et en canalisant son énergie, ce qui est évident dans mes premiers travaux. Cependant, je considère aujourd’hui cette période comme une étape nécessaire de croissance. Je dépasse désormais l’imitation pour construire mon propre héritage. En expérimentant avec l’Angelcore et des sonorités plus froides et éthérées, j’évolue. Mon objectif n’est plus seulement le marché local, mais un marché mondial. Je veux imposer le nom DedFACE sur la scène occidentale, en reprenant l’esthétique que j’ai héritée pour la transformer en quelque chose d’entièrement unique.

2. Votre musique semble guidée par l’instinct et l’émotion plutôt que par une planification minutieuse. Pouvez-vous nous expliquer comment vous abordez la création d’un morceau du début à la fin ?

Mon processus créatif est une bataille constante entre mes pensées chaotiques et la réalité de ma vie quotidienne. Comme je travaille encore dans un entrepôt, je dois capter les idées au vol — pendant mes trajets ou juste après un service. Un exemple parfait est mon morceau « Вероника ». Il est né d’une vague de souvenirs liés à une fille de mes années d’école. Je voulais capturer cette atmosphère avec une vibe R&B, ce qui était une nouvelle expérience pour moi. J’ai trouvé une instru rappelant le son de Lil Peep, et les paroles semblaient initialement prêtes.

Mais quelque chose d’étrange s’est produit. Le matin où je me suis assis pour enregistrer, la chanson a commencé à changer d’elle-même. J’ai commencé à chanter une mélodie différente, et de nouveaux mots sont apparus, modifiant complètement le concept original. Quelques heures seulement après cette session d’enregistrement, j’ai rencontré par hasard la véritable « Вероника », qui m’a rejeté directement. C’était comme si mon intuition avait déjà capturé ce résultat avant même qu’il n’arrive, ce qui explique pourquoi le refrain sonne comme il sonne aujourd’hui. Sur le plan technique, j’enregistre tout dans mon placard, entouré de manteaux et de vestes. Je ne suis pas de règles strictes ; si le mix final paraît froid et fidèle à mon intuition, alors il est terminé.

3. Vous partagez ouvertement votre diagnostic de trouble dissociatif F44. Comment cette transparence influence-t-elle votre écriture et votre relation avec la musique ?

Vivre avec un trouble dissociatif (F44) est un exercice d’équilibre constant qui affecte ma vie et mon art de manière positive comme négative. C’est difficile à expliquer à quelqu’un qui ne l’a jamais vécu. Dans mon processus créatif, cela agit comme un « mode automatique » dans ma tête. Même lorsque je veux exprimer des émotions intenses, cette barrière mentale me maintient dans un état de neutralité absolue. Cette « neutralité extrême » se reflète dans mes expressions faciales et ma voix — les gens me demandent souvent si je suis contrarié, alors que je suis simplement détaché.

Derrière le micro, cela peut être dangereux : je me perds parfois tellement dans mes pensées que cela peut vider complètement l’énergie d’un morceau. Trouver l’équilibre est essentiel. Cependant, dans la vie, cette condition peut être un bouclier. Dans des situations de crise ou de forte pression, mon esprit reste clair et neutre, ce qui me permet de prendre des décisions critiques sans paniquer. Ma musique est essentiellement la transmission de cet état — une émotion froide, neutralisée, qui existe entre deux mondes.

4. Votre dernier morceau, « Январи », marque un virage vers l’Angelcore. Pouvez-vous expliquer ce concept et comment il reflète vos émotions actuelles ?

L’Angelcore est actuellement un mouvement de niche, mais j’y ai vu un reflet parfait de mon état intérieur. Pour moi, c’est un pont sonore entre mon trouble dissociatif et ma musique. Il s’agit de ce sentiment profond et détaché — éthéré et intouchable. J’ai adopté l’imagerie angélique et les motifs bibliques parce qu’ils capturent l’idée de quelque chose « au-delà », mais froid.

Ma vision de l’Angelcore ne consiste pas simplement en un usage massif d’auto-tune où le sens se perd. Je veux le faire évoluer en mélangeant ces sonorités « célestes » avec des tendances modernes et une énergie brute et ancrée. Je veux qu’un auditeur qui découvre ma musique pour la première fois pense : « Je n’ai jamais entendu quelqu’un parler d’images angéliques de cette façon ; c’est irréel et aliénant, mais étrangement familier, pas comme un simple morceau trap générique. » Pour moi, « Январи » marque le début de ce voyage — fusionner le sacré et la rue, l’intouchable et le réel.

5. « Angelcore » évoque des anges bibliques et des émotions figées. Comment parvenez-vous à transmettre ce sentiment de spiritualité et de froideur dans vos productions ?

Pour moi, « Январи » est la suite émotionnelle directe de « Вероника », mais réinventée à travers un nouveau prisme sonore. Il capture les conséquences d’une rupture définitive — ce moment de dévastation intérieure totale et ce goût froid qui persiste. J’ai choisi janvier comme métaphore centrale parce que la manière dont cette fille ressent les choses envers moi est tellement détachée et glaciale que même le cœur de l’hiver paraît plus chaud en comparaison.

C’est là que le parallèle avec l’Angelcore et l’imagerie biblique devient clair. Je la vois comme une figure « angélique » : quelqu’un d’une beauté envoûtante et captivante, mais existant sur un plan complètement différent — lointain, froid et totalement indifférent aux émotions terrestres. Dans ma production, je transmets cela à travers des sonorités creuses et atmosphériques et une interprétation vocale qui ressemble à une transmission venue du vide. C’est le son de contempler quelque chose de divin et de réaliser que cela ne viendra jamais vous sauver.

6. Vos chansons combinent tension, volatilité émotionnelle et réalisme quotidien. Comment équilibrez-vous cette intensité avec le côté plus éthéré de vos nouvelles compositions ?

J’appelle mon état d’être « Superposition ». En physique, c’est un état dans lequel une particule existe sous toutes ses formes possibles simultanément jusqu’à ce qu’elle soit observée. Ma vie et ma musique suivent la même règle. Un mois, je sors un morceau « Plugg » brut et ancré dans le réel, et le mois suivant, je plonge dans le monde éthéré et biblique de l’Angelcore. Cet équilibre est mon habitat naturel.

Je suis un introverti qui attire naturellement les gens ; un travailleur discipliné capable de modifier une décision qui change la vie à la toute dernière seconde. Mon instabilité émotionnelle et la « neutralité » liée à mon diagnostic coexistent dans une harmonie étrange. On l’entend dans ma musique — les paroles peuvent commencer comme une simple histoire sur une fille, mais mon intuition peut renverser totalement le concept en un instant, comme ce fut le cas avec « Veronika ». Je n’essaie pas de lutter contre ce chaos ; je l’accepte. Mes compositions reflètent cette « Superposition » — un passage constant entre les murs gris de l’entrepôt et la lumière aveuglante de l’imagerie angélique.

7. Depuis vos débuts, comment sentez-vous que votre musique reflète votre évolution personnelle et vos expériences de vie ?

Ma musique est le reflet direct de mon évolution. Depuis que j’ai commencé, mon état d’esprit a complètement changé. J’ai perdu beaucoup de personnes en chemin, mais rester seul avec mes objectifs m’a rendu plus fort. Le succès international de « Veronika » a été un tournant — il a prouvé que mon son fonctionne à l’échelle mondiale. Désormais, mes ambitions pour DedFACE sont immenses.

8. Vos paroles sont très personnelles et parfois brutes. Comment les auditeurs réagissent-ils à cette honnêteté et quelle importance a ce lien pour vous ?

C’est une relation compliquée. Dans mon pays d’origine, la Lettonie, je fais souvent face à d’importantes critiques. Le marché local est assez petit et conservateur ; chaque fois que l’on apporte quelque chose de nouveau ou d’influencé par l’Occident, cela est souvent accueilli avec résistance ou haine. Cependant, j’ai acquis une reconnaissance locale grâce à TikTok — même avec une communauté modeste, les gens me reconnaissent dans la rue et me demandent des photos. C’est inspirant, mais le public principal n’est pas encore totalement présent.

C’est pourquoi j’ai décidé de me tourner vers l’Occident, et les résultats ont changé ma vie. Voir « Veronika » entrer dans les Groover Global Charts et recevoir le soutien de programmateurs internationaux a prouvé que mon honnêteté trouve un écho là où cela compte. Cette connexion est essentielle pour moi — elle m’a forcé à repenser toute ma direction artistique. Je ne cherche plus la validation là où elle m’est refusée ; je me concentre sur ceux qui comprennent réellement ma « froideur » et ma vision. Ce soutien mondial alimente mes nouvelles idées, plus ambitieuses.

9. Y a-t-il des artistes ou producteurs avec lesquels vous rêvez de collaborer pour développer davantage votre son ?
Comme tout artiste ambitieux, je rêve de collaborer avec les légendes au sommet de l’industrie — ceux qui détiennent les clés de la scène musicale mondiale. Cependant, mon objectif immédiat est de consolider pleinement mon son Angelcore. Une fois cette base inébranlable, je serai prêt pour des collaborations de haut niveau avec des artistes et labels occidentaux. Pour l’instant, chaque opportunité de connexion est une ressource précieuse que je traite comme telle. Si une grande influence ou un label montre de l’intérêt pour ma vision, je n’hésiterai pas. Je suis prêt à quitter mon pays et à aller partout où la musique me mènera. Pour moi, c’est « maintenant ou jamais ». Je suis totalement engagé sur cette voie.

10. Après « Январи » et le développement de l’Angelcore, quelles nouvelles directions ou expérimentations musicales espérez-vous explorer dans les prochains mois ?

Cette question m’a justement traversé l’esprit hier : « Et ensuite ? »
J’ai décidé que, même si l’Angelcore restera ma base, je ne veux pas me limiter à un seul son. Mon objectif est d’évoluer en intégrant différents styles à mon esthétique principale. Par exemple, j’expérimente l’écriture de paroles inspirées de l’Angelcore sur des instrumentales influencées par Juice WRLD, en mélangeant cette énergie mélodique avec mon imagerie éthérée.

J’ai aussi une « carte maîtresse » prévue pour février. Mon prochain morceau est construit sur une instru de type Lil Skies — plus énergique et ancrée dans le réel, sans l’atmosphère typiquement « aérienne ». Cependant, j’ai conservé les éléments caractéristiques de mon style : les références bibliques et ma simplicité signature. C’est une facette plus dynamique de DedFACE, montrant que je peux intégrer ma vision angélique dans n’importe quel environnement sonore. Ma direction pour les mois à venir repose sur un mouvement constant — préserver l’âme de l’Angelcore tout en prouvant sa polyvalence.