10 questions pour habiter le temps avec The Mortal Prophets

Plus qu’un groupe, The Mortal Prophets est une entité mouvante, un espace où les voix, les images et les époques se rencontrent. À l’occasion de Hide Inside the Moon, son créateur revient sur les collaborations, les paysages intérieurs et cette sensation de temps suspendu qui traverse l’album. En 10 questions, il dévoile une œuvre pensée comme un refuge doux, à la frontière du rêve et de l’éveil.

1. The Mortal Prophets fonctionne davantage comme une plateforme mouvante que comme un groupe fixe. Qu’est-ce que cette liberté de collaboration t’apporte sur le plan créatif, et comment choisis-tu les voix qui incarnent chaque nouveau chapitre du projet ?

Penser The Mortal Prophets comme une plateforme mouvante plutôt que comme un groupe figé permet de garder le travail vivant. Cela empêche la fossilisation. Chaque chapitre demande sa propre température, son propre souffle, et la collaboration me permet d’y répondre avec sincérité. Je ne “choisis” pas les voix comme on distribue des rôles : je les écoute. Ce sont des personnes dont la fréquence émotionnelle résonne déjà avec les morceaux avant même qu’elles ne chantent une note. Quand ça fonctionne, cela paraît inévitable, pas stratégique.

2. Sur HIDE INSIDE THE MOON, tu présentes Tanner McGraw et Lawson Mars comme “les gamins de la rue d’à côté”. Qu’ont apporté leurs voix de nouveau à ton univers sonore et émotionnel ?

Tanner et Lawson ont apporté une forme de clarté sans défense. Il y a quelque chose, chez les voix plus jeunes, qui n’a pas encore appris à surjouer l’émotion — elles sont, tout simplement. Les appeler “les gamins de la rue d’à côté” n’était ni ironique ni une pose ; c’était à la fois littéral et symbolique. Ils portent une innocence, mais aussi un malaise discret. Cette tension était nouvelle dans l’univers de Mortal Prophets, comme une lumière fraîche entrant dans une vieille pièce.

3. L’album semble flotter entre rêve et veille, passé et futur, avec des morceaux comme My Future Past ou Eyes in the Sky. Cette idée de réalités dédoublées est-elle quelque chose que tu explores consciemment dans ton écriture, ou émerge-t-elle de manière plus intuitive ?

Les réalités dédoublées sont quelque chose que je vis plus que je ne les planifie. Le temps ne me paraît pas linéaire quand j’écris — il se replie sur lui-même. Le passé et le futur commencent à dialoguer. Des chansons comme My Future Past viennent de cette sensation d’être à deux moments à la fois. Je ne parlerais pas de concept, mais plutôt d’un état auquel je reviens sans cesse.

4. Ta formation en arts visuels se ressent fortement dans la manière cinématographique dont tes chansons se déploient, presque comme des scènes mises en scène. Vois-tu généralement des images avant d’écrire la musique, ou est-ce la musique qui finit par générer ses propres paysages ?

Les images arrivent généralement en premier, mais elles sont incomplètes — comme des arrêts sur image sans contexte. La musique leur donne vie. Parfois, le son transforme complètement l’image, lui donne un climat, du mouvement, une gravité. C’est sans doute là que mon passé dans les arts visuels s’infiltre : les chansons se déploient comme des scènes, pas comme des déclarations.

5. Il y a une chanson inspirée par Cy Twombly, et plus largement une fascination pour la peinture, la poésie romantique et le mysticisme. Que t’apportent ces références extra-musicales que la musique seule ne pourrait pas totalement exprimer ?

Ces références agissent comme des portes d’entrée. La peinture, la poésie, le mysticisme m’autorisent à parler de biais, à faire confiance à la résonance plutôt qu’à l’explication. La musique peut accueillir l’abstraction de façon magnifique, mais ces influences m’aident à articuler des états d’esprit qui n’appartiennent pas uniquement au langage. Elles élargissent le vocabulaire émotionnel.

6. Ton travail semble hanté par les traditions folk américaines tout en étant profondément ancré dans des lignées expérimentales européennes, du kosmische à l’ambient. Comment trouves-tu l’équilibre entre racines et exploration, sans tomber dans la nostalgie ou l’exercice de style ?

Je ne pense pas en termes d’équilibre, mais d’écoute. Les traditions folk sont inscrites dans mon système nerveux — c’est le sol. La musique expérimentale européenne est comme une météo qui traverse ce paysage. Tant que je réponds à la curiosité plutôt qu’à la révérence, la nostalgie ne s’installe pas. Dès que cela ressemble à une reconstitution, je passe à autre chose.

7. Tes paroles tournent souvent autour de la dévotion, du désir et de la mortalité, sans jamais sembler directement autobiographiques. Pourquoi privilégier la suggestion à la confession directe ?

La confession directe ferme des portes. La suggestion les maintient ouvertes. Je suis moins intéressé par le fait de raconter mon histoire que par la création d’espaces dans lesquels les auditeurs peuvent reconnaître la leur. L’ambiguïté n’est pas une esquive — c’est une forme de générosité. Elle permet l’intimité sans l’autobiographie.

8. Même lorsque l’album aborde des thèmes plus sombres, il reste doux, presque enveloppant. Est-ce une manière de parler de fragilité sans qu’elle devienne écrasante, ou simplement la couleur émotionnelle qui s’est imposée cette fois-ci ?

La douceur s’est imposée comme une nécessité. Non pas comme un choix esthétique, mais comme une forme de soin. L’obscurité n’a pas toujours besoin de volume pour être ressentie — parfois, elle a besoin de douceur pour pouvoir être approchée. Cette qualité enveloppante a permis à la fragilité de respirer, plutôt que de s’effondrer.

9. Chaque sortie de Mortal Prophets ressemble à un nouveau paysage plutôt qu’à la répétition d’une formule. As-tu parfois peur de perdre des auditeurs en changeant constamment de peau, ou est-ce précisément ce risque qui te fait avancer ?

Si je me souciais trop de la continuité, le projet perdrait son pouls. Changer de peau, c’est l’essence même du projet. Certains auditeurs partent, d’autres arrivent, et certains restent précisément parce que rien ne se stabilise. Ce risque est la seule manière que je connaisse de rester honnête.

10. HIDE INSIDE THE MOON donne l’impression d’une invitation à sortir du temps ordinaire, à se retirer un moment. Vois-tu cet album comme une forme de refuge, pour toi autant que pour l’auditeur ?

Oui, absolument. Hide Inside the Moon est un refuge — mais pas une fuite. C’est un endroit où l’on peut sortir du temps ordinaire, se reposer dans une orbite plus lente. J’avais besoin de cet espace en le créant, et j’espère que les auditeurs se sentiront invités à l’habiter brièvement, sans urgence, sans exigence.