Londres, milieu des années 2010. Alors que la scène électronique britannique est souvent dominée par une techno industrielle et un house parfois uniforme, une secousse venue du Sud commence à faire vibrer les murs des clubs de l’est londonien. Au cœur de ce séisme : Boko! Boko!. Ce collectif, formé par trois femmes visionnaires — Mina, Juba et Tash LC — ne s’est pas contenté de mixer des disques. Il a redessiné la cartographie sonore de la nuit londonienne en y injectant les polyrythmies d’Afrique, des Caraïbes et d’Amérique latine, tout en portant un message politique radical : le dancefloor doit être un espace de libération, pas d’exclusion.
I. La genèse : Trois trajectoires, une vision commune
Pour comprendre Boko! Boko!, il faut regarder le parcours de ses fondatrices. Chacune apportait une pièce unique au puzzle :
- Mina : Productrice et DJ, elle s’est fait connaître par sa capacité à fusionner les sonorités dancehall avec des structures électroniques modernes. Sa passion pour les collaborations transcontinentales (notamment avec des artistes du Ghana ou de Sierra Leone) a donné au collectif sa crédibilité de production.
- Juba : Initialement axée sur l’Afrobeats et le Kuduro, elle est devenue l’une des voix les plus importantes pour la visibilité des femmes dans le milieu. Son approche est quasi journalistique, cherchant toujours à comprendre le contexte culturel derrière chaque rythme.
- Tash LC : Spécialiste des sons d’Afrique de l’Ouest et du Gqom sud-africain, elle apporte une sélection pointue qui navigue entre tradition et futurisme.
Leur rencontre a créé une synergie rare. Elles partageaient un constat amer : les soirées « Global Bass » étaient souvent organisées par des hommes blancs pour un public majoritairement masculin, tandis que les artistes féminines étaient reléguées aux premières heures de la soirée. Boko! Boko! est né de cette volonté de reprendre le contrôle du récit.
II. L’esthétique sonore : Au-delà des frontières
Le son de Boko! Boko! n’est pas un genre, c’est un voyage. Le collectif a été l’un des principaux vecteurs de la Global Club Music à Londres.
Le Gqom et l’Amapiano
Avant que l’Amapiano ne devienne un phénomène mondial, les membres de Boko! Boko! jouaient déjà ces basses sombres et hypnotiques venues de Durban et Johannesburg. Elles ont éduqué l’oreille du public londonien à des structures rythmiques qui cassent le traditionnel « four-on-the-floor » (le rythme 4/4 classique de la techno).
Le Kuduro et la Batida
L’influence de Lisbonne et de Luanda est omniprésente dans leurs sets. Cette musique de résistance, née dans les ghettos angolais, trouve une résonance particulière dans leur mix. C’est une musique d’urgence, de mouvement pur, qui correspondait parfaitement à l’énergie brute qu’elles voulaient insuffler.
Le Dancehall et le Reggaeton
Loin des clichés commerciaux, le collectif explore les versants les plus expérimentaux de ces genres, mettant en avant des productrices qui déstructurent les codes du genre.
III. Un engagement politique : Le dancefloor comme safe space
Le nom « Boko! Boko! » lui-même évoque une certaine percussion, une énergie frontale. Mais derrière la fête se cache un activisme concret.
La lutte contre le « Gatekeeping »
Le milieu du DJing a longtemps été protégé par des codes masculins (connaissances techniques pointues, collection de vinyles rares comme marque de supériorité). Boko! Boko! a brisé ces barrières en organisant des ateliers de mix pour femmes et personnes non-binaires. L’idée était simple : « Si vous ne nous voyez pas sur l’affiche, nous allons vous apprendre à créer votre propre affiche. »
Représentation et intersectionnalité
Le collectif n’a pas seulement lutté pour le genre, mais aussi pour une représentation juste des cultures dont elles diffusaient la musique. Elles ont toujours veillé à ne pas tomber dans l’appropriation culturelle, en invitant des artistes locaux lors de leurs tournées et en documentant l’origine des sons qu’elles utilisaient.
« Le club n’est pas une bulle isolée de la société. Si la société est sexiste et raciste, le club le sera aussi, à moins que nous ne fassions un effort conscient pour construire autre chose. » — Philosophie du collectif.
IV. L’impact et l’héritage : Une onde de choc durable
Bien que le collectif ait ralenti ses activités communes pour permettre à chacune de poursuivre des projets solos d’envergure, son influence reste palpable.
- Juba a réalisé le documentaire Assurance, explorant la vie des femmes DJs au Nigeria, poursuivant le travail de documentation entamé avec Boko! Boko!.
- Mina continue de produire des morceaux qui dominent les charts « underground » mondiaux, prouvant que la musique globale est le nouveau standard.
- Tash LC est devenue une résidente incontournable sur des radios comme NTS ou Worldwide FM, propageant l’esprit du collectif à une audience globale.
Aujourd’hui, de nombreux nouveaux collectifs à travers l’Europe citent Boko! Boko! comme une source d’inspiration majeure pour la création d’espaces de fête inclusifs.
La fête comme acte de résistance
Boko! Boko! a prouvé que l’on pouvait être à la fois des curatrices musicales d’exception et des actrices de changement social. En mélangeant le Gqom, le Dancehall et la Techno avec une éthique de soin et d’inclusion, elles ont rappelé une vérité fondamentale : la danse est un langage universel, mais c’est à nous de veiller à ce que tout le monde soit invité à la conversation.
Leur héritage ne se trouve pas seulement dans les archives des clubs londoniens, mais dans chaque jeune femme qui, voyant Mina, Juba ou Tash derrière les platines, s’est dit pour la première fois : « C’est ma place, moi aussi. »
