Avec son nouvel album 10 Blue-Penciled Stories, le compositeur Otto Orany nous livre une œuvre qui détonne par sa rigueur presque littéraire. Loin des errances atmosphériques habituelles, chaque morceau agit ici comme un chapitre autonome. Orany impose à ses dix pièces des règles internes strictes : instrumentation spécifique, logique de tempo propre et trajectoire narrative fermée. Rien ne déborde, rien ne s’éparpille d’une plage à l’autre.
C’est dans cet espace balisé que se déploie une fantaisie rafraîchissante. Avec des titres comme Tiptoe Elephant ou Temple of Friendship, le musicien évite l’ironie facile. Il adopte une approche presque enfantine, au sens noble du terme : nommer les choses avec sincérité et en faire le moteur de sa composition. Cette candeur apparente cache pourtant une sophistication rare.
Le tour de force réside dans l’instrumentation. Le noyau de bois — saxophone, clarinette, hautbois, basson, contrefagotto et flûte à bec — puise sa force dans une tradition hybride, entre jazz et musique de chambre, tandis qu’un clavecin vient ancrer l’harmonie dans une temporalité ancienne. La section basse et batterie, véritable colonne vertébrale, empêche l’édifice de s’évaporer.
De Lions Eat First, morceau explorant la hiérarchie des appétits, à l’ironique Trapped in Rap qui clôt le disque, Orany circule entre les registres avec une aisance déconcertante. Sans jamais annoncer ses transitions, il nous guide d’une miniature chambriste vers un groove organique, sans jamais forcer le trait. 10 Blue-Penciled Stories est un album qui ne cherche pas à séduire par l’emphase, mais par la précision chirurgicale de ses intentions. Une réussite aussi discrète qu’indispensable dans le paysage musical actuel.

