Dans un entretien sans concession, l’artiste derrière le projet American Closet explore les liens entre refoulement, masculinité toxique et conformisme social. En fusionnant l’agressivité du rock industriel des années 90 avec des visuels générés par intelligence artificielle, il dénonce la honte projetée sur les personnes queer et revendique une authenticité radicale. Une plongée sans filtre au cœur d’une œuvre conçue comme une véritable démolition psychologique collective.
1. « American Closet » s’attaque directement à la culture du « downlow » (l’homosexualité cachée) et au coût social de l’authenticité masculine. Pourquoi le rock industriel à spectacle est-il le vecteur idéal pour transmettre un message sociopolitique aussi lourd ?
Parce que c’est mon genre préféré, j’ai toujours été attiré par les artistes provocateurs : Madonna, Marilyn Manson. Je me souviens avoir regardé le clip de sa chanson « Mobscene » quand j’étais gosse et m’être dit que c’est ce que je voulais devenir en grandissant.
Aujourd’hui, tout est subconscient. J’ai créé cette musique parce que je suis fatigué de voir le conformisme exhibé comme de la fierté ou de la rigidité. Les personnes gays restent silencieuses et absorbent toute la honte. J’ai l’impression qu’il est temps de la renvoyer à sa source qui, dans ce cas précis, est le placard.
2. L’album comprend 19 titres répartis en 5 mouvements narratifs distincts. Comment avez-vous construit ce voyage au fil duquel le narrateur passe du statut de sujet examiné à celui d’interrogateur actif ?
J’ai composé chaque morceau au fur et à mesure que je le vivais, en commençant par « Curiosity Is a Dangerous Thing ». Les chansons suivent une progression séquentielle, jusqu’au moment où j’en ai eu assez d’être manipulé (gaslighted) et blâmé parce que je refusais de mentir ou de participer à l’illusion.
J’ai fait mon coming out, donc je ne vois pas pourquoi je devrais porter la honte d’un autre simplement parce qu’il a peur d’être jugé. C’est de là que vient fondamentalement l’homophobie. Vous savez, la Grèce antique n’avait pas d’orientations sexuelles. Il n’y avait pas de placard pour compresser les désirs humains dans une présentation bien propre.
En fin de compte, nous vivons dans un monde où la bisexualité est la majorité cachée, ce qui génère de l’homophobie : de la haine de soi projetée sous forme de haine des autres.
3. Le dernier titre s’intitule « Outed Now » (Le jour où l’on enfonce la porte du placard). Y voyez-vous un appel symbolique à l’action ou l’aboutissement inévitable de cette démolition psychologique ?
J’ai l’impression que c’est ce qui doit arriver, mais pas envers un individu en particulier. Je ne vois pas les personnes closetées comme le problème ; le problème, c’est la structure psychologique du placard elle-même dans l’inconscient collectif.
Regardez l’affaire Diddy, par exemple. Le hip-hop est connu pour avoir été homophobe. Pour se rendre compte, au final, qu’il était juste dirigé par un groupe de dirigeants closetés. C’est la même chose dans tout ce qui est hypermasculin : la masculinité toxique n’est en réalité qu’une forme de surcompensation. Le sport, l’armée, les prisons. Pourtant, lorsqu’il s’agit d’assumer l’étiquette gay, la majorité d’entre eux se débinent. Nous, nous ne nous débinons pas, alors comment se fait-il que nous finissions par porter la honte pour le collectif ? C’est fondamentalement le sujet de la fin de l’album.
Erich Fromm soutenait que le refoulement peut créer un besoin de contrôle : quand quelqu’un ne peut pas tolérer la liberté nécessaire à la connaissance de soi, il peut chercher à dominer les autres à la place. Le pouvoir institutionnel — que ce soit au travail, à l’église, en politique, dans la famille ou sur la scène culturelle — peut devenir un moyen de gérer un conflit interne par le biais d’un contrôle externe.
Michel Foucault a montré comment les institutions définissent ce qui est considéré comme sexuellement normal et appliquent ces normes par le pouvoir social. Le placard n’est pas seulement maintenu par la peur d’un individu, mais par des systèmes qui punissent l’honnêteté et récompensent le conformisme.
C’est l’idée centrale derrière American Closet : la honte, la dissimulation et le ciblage des personnes visibles ne sont pas des problèmes personnels isolés. Ce sont des mécanismes qu’une culture utilise pour protéger une version de la masculinité et de la normalité qui dépend du silence.
4. Votre son fusionne le rock industriel des années 90 et le nu-metal du début des années 2000. Quels éléments spécifiques de ces époques vous ont aidé à injecter cette « tension mécanique » brute dans l’architecture du disque ?
Ayant grandi en écoutant du nu-metal et du métal industriel, cela me semble presque naturel dans mon expression. J’ai l’impression que cela reflète parfaitement le contexte et rééquilibre les choses, l’IA venant souligner l’artificialité de la masculinité toxique.
Comment la majorité du monde peut-elle écouter un genre musical dirigé par des hommes closetés, tout en se plaignant que l’IA ne soit pas capable d’exprimer une forme d’authenticité ? Les aspects industriel et nu-metal apportent simplement l’attitude sous-jacente.
5. Visuellement, vous contrastez des tenues à piques d’un blanc clinique avec une imagerie générée par intelligence artificielle. Comment l’IA s’intègre-t-elle dans votre vision créative pour refléter ce que vous décrivez comme une « fracture spirituelle » ?
Je me mets en scène dans mes vidéos. Je compose et je joue de la musique depuis que j’ai 18 ans, et c’est toujours le cas.
Pour en revenir au symbolisme, c’est aussi la représentation physique du message que j’essaie de faire passer. Je veux que les réactions du public révèlent l’hypocrisie de prétendre que l’IA rend l’œuvre moins réelle qu’une industrie qui vous fait entrer dans un moule.
6. En opposition directe avec le minimalisme lisse et rassurant de la musique contemporaine, vous présentez une esthétique très agressive. Voyez-vous l’optimisation épurée de la pop moderne comme une forme de censure sociale ?
Eh bien, techniquement, c’est de la censure. Les chansons sont faites pour l’algorithme. C’est là qu’est l’argent. Je ne qualifierais pas forcément cela d’art, c’est plus un job comme un autre.
7. Dans une industrie où l’identité queer est souvent adoucie ou lissée pour le public pop mainstream, comment des titres comme « American Faggot » et « Ruler Of The World Is a Gay Man » réapproprient-ils ce récit comme un pur moyen de pression ?
Eh bien, parce que j’ai le sentiment que le message est vrai. C’est une réalité qui m’a amené à voir l’illusion pour ce qu’elle était : un fantasme hétérosexuel, parce que la majorité du monde est composée de bisexuels qui sont dans le déni. C’est la Grèce antique qui tente de rentrer de force dans un placard.
8. Vous avez mentionné que la personne qui a le courage d’être elle-même devient le bouc émissaire chaque fois qu’elle joue le jeu de cette illusion. Comment rompre ce cycle sans tomber dans le piège de la honte projetée ?
Et bien, je me libère de ce cycle en étant ouvert et en n’ayant honte de rien de ce que je fais. Je ne veux pas que les gens s’imaginent que je peux porter leur fardeau, et je ne me plierai pas au récit d’un autre. Je ne cherche que des connexions authentiques, pas des dynamiques cachées qui finissent par se retourner contre vous parce que vous avez été honnête.
9. Le projet a suscité une réaction mondiale immédiate en Australie, en Amérique latine et en Europe sans l’appui d’une grande maison de disques. Qu’est-ce qui fait que cette critique de la masculinité américaine résonne de manière aussi universelle à travers différentes cultures ?
Le fait que le placard soit une vérité universelle. L’échelle de Kinsey est une réalité, la Grèce antique en est la preuve, et le placard est une maladie que le monde exprime à travers cette crise de la masculinité dont il est déjà fatigué.
10. Voyez-vous ce lancement mondial indépendant et fait maison comme la seule manière viable de livrer une déclaration artistique sans concession aujourd’hui ?
Non, pas du tout. C’est juste ce qui est arrivé. La musique que j’ai créée vient d’un véritable traumatisme vécu après avoir été manipulé par une bande d’hommes narcissiques et closetés qui avaient peur de mon authenticité.
GAWD est né d’une rupture psychologique après avoir été manipulé pendant quatre ans. La musique est devenue un moyen de réintégrer l’ombre projetée sur moi là où elle doit être : dans l’inconscient collectif.
