L’art de se réinventer seul face à ses propres machines trouve une résonance inédite chez Music by Jeremy. Originaire de Banbury, ce multi-instrumentiste discret livre avec Scenes from a Well Worn Path un premier double album particulièrement titanesque de vingt-quatre titres. Dévoilé progressivement face par face jusqu’en novembre, ce projet audacieux frappe d’abord par sa sincérité désarmante.
Privé de musiciens, l’artiste a transformé son studio en laboratoire en façonnant une « prothèse créative » révolutionnaire : une intelligence artificielle générative entraînée exclusivement sur sa propre voix pour dicter la batterie et les chœurs. Seul maître à bord, maniant sa guitare acoustique Faith et une basse fretless intensément humaine, Jeremy insuffle un authentique supplément d’âme organique là où d’autres n’auraient vu qu’un exercice technique.
Le résultat impressionne par son éclectisme stylistique, naviguant avec une agilité déconcertante entre folk acoustique, post-punk, soul, synth-pop et gospel. Le premier single officiel, Be Me, s’impose comme un hymne indie-pop entêtant qui explore l’épuisement de jouer un rôle pour plaire aux autres. C’est là toute la force de l’album : aborder des thématiques d’une densité rare — de l’économie keynésienne aux bactéries mangeuses de plastique, en passant par le deuil ou la mécanique des profonds regrets — sans jamais sombrer dans le moindre désespoir. On peut aussi citer How to Be Good qui brille également par une intensité musicale portée par la superbe voix du chanteur, une qualité d’écriture qui est aussi à signaler.
Jeremy baptise cette philosophie le « réalisme joyeux ». Porté par les influences revendiquées de John Lennon, David Bowie ou Randy Newman, le songwriter britannique livre un premier essai d’une maturité impressionnante, affranchi des codes de l’industrie. Une œuvre habitée, d’une intelligence lyrique rare, qui prouve avec brio qu’un chemin bien tracé mérite définitivement d’être arpenté.

