Evil Maracas : L’Art du Sombre et de l’Obsession (Interview)

Embarquez au cœur de l’univers d’Evil Maracas, le groupe originaire de L’Hospitalet qui redéfinit les contours du rock alternatif espagnol. Entre poésie obscure, rythmes saisissants et thématiques sociétales poignantes, la formation barcelonaise se livre sans filtre sur ses choix artistiques. Découvrez une interview exclusive où authenticité et vulnérabilité s’unissent pour révéler l’âme de leur dernier projet.

1. Vous jouez ensemble depuis des années à L’Hospitalet, mais 2025 marque un tournant vers un son pop-rock sombre chanté en espagnol. Qu’est-ce qui a déclenché ce besoin d’épurer votre production et d’affiner votre identité artistique ?

Evil Maracas a débuté comme un projet entre amis qui voulaient simplement jouer de la musique. L’écriture était seulement un moyen d’exprimer toutes les idées qu’on avait sur le moment, sans véritable plan. Au fil des ans, le groupe a grandi et s’est professionnalisé, jusqu’à ce qu’on ressente le besoin d’un son plus cohérent. C’est là qu’on a décidé de s’inscrire dans la scène locale et d’intégrer nos propres langues (l’espagnol et le catalan) pour recontacter nos racines et nous rapprocher du public.

2. Votre style est décrit comme de la « dark pop » portée par une production brute. Comment équilibrez-vous l’immédiateté du rock classique et les atmosphères sombres de vos morceaux ?

Même si les rythmes latins dominent les classements aujourd’hui, des groupes comme les Red Hot Chili Peppers, Lenny Kravitz ou Coldplay ont été la bande originale de notre génération. Le rock a toujours été notre plus grande influence, et on aime l’idée d’apporter cette énergie à tout le monde, mais de manière plus sombre et en abordant des thèmes plus complexes. Concrètement, on commence généralement par les idées les plus sombres et lentes, quelque chose qui porte de la lourdeur et de la tension, puis on travaille ensuite sur un contraste plus accrocheur pour rendre la chanson dynamique et accessible.

3. Votre précédent single, « Tu maldad », affrontait la rage de face, tandis que dans « Madreselvas », la toxicité se masque sous les traits de la dévotion. Qu’est-ce qui vous a donné envie d’explorer cette transition de la rage ouverte à une obsession plus silencieuse ?

On a l’impression que les sentiments qu’on garde en soi sont souvent plus douloureux. Faire semblant d’avoir tourné la page sur quelqu’un avec qui on a partagé une partie de sa vie, tout en s’accrochant à l’espoir d’une réconciliation, peut briser une personne de l’intérieur. Au fond, c’est une amplification de sentiments qu’on a tous éprouvés un jour, et dont on a aussi besoin de parler et qu’on doit accepter pour pouvoir avancer.

4. Le titre « Madreselvas » (Chèvrefeuille) évoque une plante grimpante capable d’étouffer tout ce sur quoi elle pousse. Est-ce une métaphore délibérée de l’amour qui se transforme en condamnation ?

Le poème « Rima LIII » de Gustavo Adolfo Bécquer a été une grande source d’inspiration pour la chanson, au-delà de la référence évidente : « Les chèvrefeuilles touffus reviendront grimper aux murs de ton jardin… » On a trouvé très évocatrice cette métaphore de quelque chose qu’on laisse grandir en soi jusqu’à ce qu’il nous recouvre complètement. On pense que lorsqu’on vit dans la nostalgie de ce qui a été, on a tendance à l’idéaliser jusqu’à ce que cela devienne une obsession plus grande que tout ce qui pourrait exister d’autre.

5. Le morceau oscille entre des couplets dark ambient qui ressemblent presque à une prière et un refrain très accrocheur. Comment avez-vous travaillé cette dynamique en studio pour que la densité ne mène pas la pop à sa perte ?

Comme on l’a mentionné, notre intention est de faire une musique qui parle à tout le monde. On utilise les couplets plus sombres pour transmettre les idées plus complexes, dans un langage plus poétique, tandis que le refrain est plus direct et dansant : c’est le moment de lâcher prise. L’intention derrière la fin était aussi de créer cette répétition d’idées, comme un mantra, pour souligner l’obsession du narrateur tout en gardant une mélodie accrocheuse.

6. La production de Miguel Díaz privilégie l’espace et le minimalisme. Quel a été son rôle pour capturer une atmosphère qui semble à la fois lourde et immédiate ?

On a rencontré Miguel il n’y a pas si longtemps, c’est un autre musicien avec qui on partageait un local. La première fois qu’il est venu à l’un de nos concerts et qu’il a entendu « Tu Maldad », il nous a dit qu’il voulait nous enregistrer parce qu’il avait adoré. Comme le résultat était excellent, on a décidé de travailler à nouveau avec lui. Le fait qu’il soit si proche de nous a rendu facile le fait de trouver quelque chose de fidèle à ce qu’on fait en concert, tout en apportant des idées qui subliment la chanson sur le disque et renforcent ce qu’on veut exprimer.

7. Cristina Díaz apporte une touche vocale plus lumineuse et fragile à « Madreselvas ». Comment s’est faite cette collaboration, et qu’a-t-elle apporté à l’équilibre du morceau ?

Pendant un temps, Jesús, notre batteur, jouait sur scène en tant que membre du groupe de Cristina. Quand on a décidé d’enregistrer la chanson, on savait qu’il fallait un contraste lumineux face à l’obscurité pour que ça fonctionne vraiment. Le nom de Cristina nous est immédiatement venu à l’esprit.

8. Le contraste vocal entre Albert et Cristina incarne la frontière mince entre beauté et toxicité. Avez-vous abordé ces parties vocales comme un dialogue ou comme deux facettes d’une même obsession ?

Les deux voix chantent comme un seul narrateur. Cela ne fait pas que rendre la chanson plus lumineuse, cela permet aussi d’en faire une sorte de narrateur universel : ce n’est ni un homme, ni une femme, juste quelque chose qui pourrait arriver à n’importe qui.

9. Evil Maracas a une solide expérience de la scène. Comment ces atmosphères plus denses et immersives de « Madreselvas » se traduisent-elles en concert ?

En tant que groupe avec autant d’influences diverses, il peut être difficile de satisfaire l’ensemble de notre public. Le public plus hardcore s’ennuyait pendant nos chansons plus lentes, tandis que les auditeurs plus grand public étaient parfois déconcertés par nos morceaux plus lourds. Des chansons comme « Madreselvas » fonctionnent bien comme juste milieu : elles équilibrent les deux côtés et servent de pont entre nos différents styles. Cette approche sur nos concerts a reçu de très bons retours avec notre nouveau répertoire, qu’on a étrenné sur scène pendant les Festes de Gràcia.

10. Après avoir exploré la rage puis la dévotion toxique, quelle est la prochaine étape émotionnelle ou musicale pour le groupe ?

On a vraiment énormément de choses à explorer, on manque juste de ressources pour produire autant de musique qu’on le voudrait. Un sujet qui nous touche de très près est le deuil et la mort, et on a quelques idées qu’on aimerait proposer à notre public. On veut aussi aborder ce qui nous inquiète : le coût de la vie, les loyers inaccessibles, le contrôle qu’exercent les élites à travers les réseaux sociaux…

Comme vous le voyez, ce ne sont pas les sujets qui manquent. Ce qui est sûr, c’est qu’on veut que tout cela conserve une narration cohérente qui résonne auprès de notre public.