Artiste singulier et ambitieux, l’auteur de ce projet hors norme se confie sur son album en quatre parties. Entre l’utilisation novatrice de l’intelligence artificielle et l’exploration de thèmes intimes et politiques, il dévoile sa démarche artistique.
1. Votre projet « Scenes from a Well Worn Path » est particulièrement ambitieux, proposant un double album de 24 morceaux publié au rythme d’une sortie mensuelle. Qu’est-ce qui a inspiré ce format de sortie séquentielle pour raconter cette histoire émotionnelle traversant le deuil, la douleur, la joie et la peur ?
En tant qu’artiste inconnu, une grande partie de la première phase de sortie consiste à répondre à des questions de crédibilité : « Qui êtes-vous ? », « Comment avez-vous fait ce disque ? », « Quelles sont vos influences ? », etc. Il n’y a rien de mal à cela, mais cela signifie que je passe beaucoup de temps à répondre à ces questions plutôt qu’à parler de la musique.
Sortir l’album en quatre parties m’a donné l’occasion de répondre à ces questions tout en prenant le temps de plonger dans la musique elle-même lors des sorties suivantes.
J’aime beaucoup la structure du double album. La première face est ancrée dans la nostalgie, la deuxième bascule vers l’introspection, la troisième se tourne vers l’extérieur sur un terrain social et politique, et la quatrième aborde la maturité, la réflexion et la mortalité, pour culminer avec un morceau de clôture qui relie l’ensemble du voyage.
L’œuvre a toujours été conçue comme une autobiographie singulière et cohérente, qui sortira en intégralité à la fin de l’année.
2. Vous décrivez l’utilisation de l’intelligence artificielle comme une « prothèse créative » pour composer un groupe complet à l’aide d’outils génératifs entraînés sur votre propre voix. Comment avez-vous veillé à ce que le disque conserve un noyau émotionnel aussi authentique, profondément humain et honnête malgré le recours à cette technologie ?
Honnêtement, je suis ravi d’entendre que c’est l’effet que cela produit ! Les nouveaux outils et technologies me fascinent, mais l’intelligence artificielle apporte des changements profonds à notre société, et ceux-ci peuvent être soit très bons, soit très mauvais.
J’ai commencé à utiliser ces outils lorsqu’une collaboration prévue est tombée à l’eau et que je cherchais un moyen de faire jouer mes chansons. Ce n’est qu’en me plongeant dans le projet que j’ai découvert que ces techniques de production me rendaient ouvert et vulnérable d’une manière que je n’avais pas la confiance d’être en présence d’autres musiciens.
Il y a aussi d’incroyables avantages pratiques. Je peux passer de l’écriture d’une belle suite d’accords et d’une mélodie sur ma guitare acoustique chez moi un dimanche matin, à me précipiter directement en studio pour y trouver mon « groupe de session en silicium » prêt et m’attendant alors que le concept original est encore pleinement vivant dans ma tête. Je pense que cette immédiateté contribue massivement à préserver l’émotion originelle intacte.
3. Vous écrivez et enregistrez depuis votre studio à domicile à Banbury, commençant souvent vos chansons sur une vieille guitare acoustique Faith dans votre jardin tout en jouant vous-même de toutes les guitares et de la basse sans frettes. Quel est votre processus pour faire passer une idée acoustique intime du jardin à un morceau entièrement produit ?
C’est une blague récurrente avec ma compagne : je prends ma guitare le week-end alors que nous nous apprêtons à sortir et que j’attends qu’elle finisse de se préparer. Elle prétend que cet album n’existera pas si elle se prépare plus vite !
Une fois que j’ai l’idée de la chanson — généralement des accords et une mélodie avec des paroles « guide » —, je vais au studio et je l’enregistre sur Ableton avec la guitare, la basse et le chant. Je donne ensuite cette maquette à l’IA qui a été entraînée sur ma voix (en utilisant des instructions textuelles pour la partie de batterie) pour voir ce que cela donne en tant que morceau complet.
Il y a un réel avantage ici : je peux télécharger la prise de l’IA et l’écouter pour juger de la façon dont l’arrangement, le rythme ou la structure pourraient être améliorés. C’est également à ce moment-là que je finalise les paroles, bien que je conserve généralement mes mots guides d’origine. Je trouve que les meilleures paroles sortent lorsque le cerveau actif n’est pas trop sollicité, de sorte que les modifications apportées relèvent généralement du simple polissage plutôt que d’une réécriture significative.
Vient ensuite une deuxième maquette sur Ableton, intégrant les changements prévus lors de la première itération. Cela peut se répéter plusieurs fois jusqu’à ce que j’obtienne un arrangement qui me plaise vraiment. Une fois satisfait de la prise de l’IA, je télécharge les pistes isolées (stems) de batterie et de chant dans Ableton, je joue les parties de guitare et de basse, puis j’ajoute les pistes MIDI que je juge nécessaires pour la chanson.
4. Les critiques ont souligné la rare intelligence lyrique de votre œuvre, traçant des parallèles avec des icônes de la narration telles que John Lennon, Bob Dylan, Paul Simon et Randy Newman. Comment ces auteurs-compositeurs confessionnels ont-ils façonné votre approche de l’interrogation des sentiments plutôt que de leur simple présentation ?
Ce sont des artistes vers lesquels j’ai toujours été attiré, et leur travail a été d’une importance capitale pour moi tout au long de ma vie. J’ai toujours été une personne très émotive mais j’ai eu du mal à l’exprimer, et je pense qu’ils m’ont offert cette expression sans que j’aie à le faire moi-même.
Mais aujourd’hui, je fais exactement cela, ce qui me paraît à la fois terrifiant et profondément libérateur.
5. L’un des morceaux marquants de la deuxième face, « Do Birds Sing the News », associe une musique magnifiquement ciselée à des paroles invitant profondément à la réflexion. Quel est le récit ou la réflexion centrale derrière cette chanson ?
Je suis profondément désabusé par la façon dont les médias sont utilisés par les grandes entreprises et les très riches pour manipuler l’opinion publique, alimenter la peur et les préjugés et, de manière générale, semer la discorde entre les gens. Un matin, nous nous sommes réveillés avec un « concert matinal » d’oiseaux très bruyant et ma femme m’a demandé si je pensais qu’ils « chantaient les nouvelles du matin ». La veille, j’avais joué avec un joli petit riff gazouillant à la guitare acoustique. Toute l’idée s’est mise en place, et je scribouillais les paroles dans mon carnet avant le lever du soleil.
6. « Ideonella Sakaiensis » tire son nom d’une bactérie dégradante du plastique. Quel message ou quelle observation plus large sur la vie moderne et la société cherchiez-vous à explorer à travers ce morceau ?
Notre société traite de vastes pans de la population comme s’ils étaient incompétents et avaient besoin d’être guidés ou soutenus. Mais les gens sont brillants ; ils s’organisent et innovent parfaitement bien sans maîtres politiques. Le monde se porterait beaucoup mieux si nous nous concentrions sur l’octroi de ressources aux gens pour réussir, plutôt que de laisser un tout petit nombre d’individus obscènement riches distribuer l’aumône.
7. Vos paroles sont souvent décrites comme politiquement engagées, socialement conscientes et axées sur l’examen du fossé entre ce qui est promis aux gens et ce qu’ils reçoivent. Quel rôle pensez-vous qu’un auteur-compositeur devrait jouer pour aborder ces thèmes aujourd’hui ?
Énorme. Les médias traditionnels sont tellement pris dans les querelles culturelles et les algorithmes que les gens gardent constamment leurs gardes dressées. La musique contourne cette armure intellectuelle. Elle pose des questions et suscite l’empathie d’une manière qu’une tribune ou un discours ne pourra jamais égaler.
J’étais trop jeune pour être sur la ligne de front du mouvement des droits civiques ou de la guerre du Vietnam, mais la pop music a fait le gros du travail pour moi plus tard. Au milieu des années 80, Jimmy Somerville a réellement bousculé certains de mes préjugés de vieille école encore persistants, non pas en faisant la morale, mais en signant des disques brillants et provocateurs et en se comportant simplement comme un être humain foncièrement décent.
Des années plus tard, la chanson « What I Can Do for You » de Sheryl Crow a exposé la prédation feutrée et transactionnelle à laquelle les femmes sont confrontées dans l’industrie musicale de manière bien plus viscérale qu’aucun article n’aurait pu le faire.
Un auteur-compositeur n’est pas là pour livrer un manifeste. C’est juste un rappel que, si l’on enlève toute la pose, les préjugés et la manipulation, la plupart des gens essaient simplement de vivre une vie décente et de trouver un peu de joie.
8. Ce matériel était initialement destiné à un projet collaboratif qui a capoté avant que vous ne décidiez de finaliser vous-même le chant et la batterie à l’aide d’outils d’IA. Avez-vous le sentiment que le fait de vous orienter vers une voie totalement indépendante vous a permis de réaliser un disque plus honnête et intransigeant ?
Oui ! L’album aborde des sujets profondément personnels que je n’aurais pas exprimés aux personnes les plus proches de moi, ni même à moi-même. L’expérience de publier cela a été très difficile, mais partager avec le monde des vues et des pensées dont j’ai honte et ne pas y trouver la dérision, mais plutôt de l’encouragement et de l’acceptation, est profondément émouvant.
Même le fait de publier l’œuvre sous mon deuxième prénom, qui a toujours été une source d’embarras pour moi, est extrêmement libérateur.
9. Suite à l’accueil critique très positif réservé à la « Première Face » en août, quel impact ces retours ont-ils eu sur votre perspective alors que vous vous prépariez à sortir la « Deuxième Face » le 25 septembre ?
Honnêtement ? Cela me terrifie. J’ai traversé des crises de confiance constantes dans les semaines précédant le 25 septembre.
On pourrait imaginer que des critiques élogieuses rassurent, mais par perversité, elles ne font qu’augmenter les enjeux. Soudain, il y a une attente, et le syndrome de l’imposteur frappe de plein fouet pour les faces 3 et 4 : et si les prochains morceaux tombaient à plat ? Et si j’avais tari la source et ne pouvais plus jamais écrire une chanson décente ? Les démons n’ont pas perdu la voix.
10. Alors que la « Troisième Face » et la « Quatrième Face » doivent sortir respectivement les 25 octobre et 25 novembre, quels thèmes ou territoires émotionnels les auditeurs peuvent-ils attendre à mesure que ce voyage de 24 morceaux touche à sa fin ?
La troisième face tourne son regard vers l’extérieur. Elle s’attaque aux frictions sociétales plus larges, aux structures de pouvoir et aux absurdités de la politique moderne, tout en équilibrant cela avec une chanson d’amour très directe et assumée (« et qu’est-ce qu’il y a de mal à ça… »).
La quatrième face est plus calme et plus conflictuelle d’une autre manière. Elle se débat avec le vieillissement, la mortalité et la vanité d’une obsession pour « l’héritage ». Mais ce disque n’est pas une impasse. La dernière chanson boucle la boucle du récit, offrant une résolution sur la raison pour laquelle valait la peine d’entreprendre ce voyage en premier lieu.
