À travers un parcours façonné par l’isolement du bush australien et la ferveur des scènes underground, cet artiste hors norme défend une approche viscérale et sans filtre de la création. À l’occasion de la sortie de son nouvel EP In The End, il revient sur son rapport à la musique, la peinture et la beauté des imperfections. Un entretien sincère qui dévoile la philosophie d’un musicien guidé par l’instinct et le refus des compromis.
1. Le fait de grandir dans le bush australien reculé, avec une seule chaîne de télévision et un piano, a-t-il façonné votre relation fondamentale avec la musique ? Pensez-vous que cet isolement précoce vous a protégé des tendances de l’industrie ?
J’imagine qu’on ne peut pas être influencé par des choses qui ne nous atteignent pas, donc cela a forcément eu un impact sur moi. Quel impact ? C’est difficile à dire. C’est un peu le débat classique entre l’inné et l’acquis. Serais-je la personne que je suis aujourd’hui peu importe où j’aurais grandi ? Qui sait.
Je dirais que cet isolement m’a donné beaucoup de temps pour écouter la musique à laquelle j’avais accès, qui était assez éclectique. Ma mère écoutait principalement Elvis et mon beau-père avait deux albums de Deep Purple que j’aimais beaucoup. Mais c’est surtout ma tante qui m’a fait découvrir la musique qui m’influence encore aujourd’hui. Pour une raison quelconque, elle laissait le gamin de 6 ans que j’étais fouiller dans ses disques et écouter ce que je voulais chaque fois qu’on lui rendait visite. C’est là que j’ai découvert des artistes comme Neil Young et David Bowie. Je me rappelle encore la première fois que j’ai écouté Harvest. Ça a complètement émerveillé mon esprit d’enfant. C’était incroyable.
2. Votre nouvel EP In the End privilégie un son brut et non filtré ; à une époque où la production musicale recherche souvent la perfection numérique, pourquoi est-ce si essentiel pour vous de laisser subsister les imperfections et de conserver la présence acoustique de la pièce ?
Je voulais que l’EP sonne comme si j’étais dans la pièce en train de jouer, et non comme un produit stérile qu’on vient de recracher. Je suis vrai. Je voulais que ça sonne vrai. Je ne comprends pas pourquoi tant de gens sont obsédés par la perfection. Je ne suis pas parfait. Vous n’êtes pas parfait. Personne ne l’est. Un être imperfectible reconnaîtrait-il seulement la perfection si elle se tenait droit devant lui ? Et puis, qu’est-ce que c’est, au juste ? Votre idée de la perfection serait différente de la mienne. Pourquoi gâcher sa vie à courir après quelque chose qu’on ne trouvera jamais ? Pour moi, la perfection réside dans l’imperfection. C’est ce qui rend les choses réelles. J’aime ce qui est réel.
3. Vous avez passé les années 80 et 90 à parcourir la scène underground du centre-ville de Sydney ; qu’avez-vous conservé de ces salles moites et nocturnes dans votre façon de composer et de jouer aujourd’hui ?
Plus d’une gueule de bois, pour commencer ! J’imagine que cela rejoint un peu cette idée de perfection. Les meilleurs groupes que j’ai vus étaient bruts, faisaient des erreurs, et c’est ce qui les rendait réels à mes yeux. C’est comme ce dicton : « Je préfère être le shot de whisky d’une personne plutôt que la tasse de thé de tout le monde ». Certaines personnes ne supportent pas ce qui est « réel ». Cela les met mal à l’aise, mais ça leur fait rater beaucoup de choses. Je suis à l’aise avec l’inconfort. Plus de gens devraient l’être.
La scène musicale était différente à l’époque aussi. On ne pouvait pas juste enregistrer quelque chose chez soi le matin et le diffuser à l’échelle mondiale l’après-midi même. Sortir un morceau était un événement majeur. Pour moi, ça l’est toujours.
4. On souligne souvent que vous composez la musique comme vous peignez — avec de lourdes lignes noires et des couleurs vives. Comment ces deux expressions s’influencent-elles mutuellement, et est-ce qu’une toile devient parfois le catalyseur direct d’une chanson ?
Pas vraiment. Les idées semblent arriver en sachant déjà quelle direction elles veulent prendre. En général, quand j’écris ou que je peins, j’essaie de ne pas trop réfléchir. Je laisse simplement couler les idées en moi, comme si j’étais un canal ou quelque chose du genre. Si je cogite trop, il ne se passe rien. Certaines des meilleures chansons que j’ai écrites sont arrivées de nulle part : écrites et enregistrées en démo en quelques minutes. C’est pareil pour la peinture. Il y en a certaines qui ne m’ont pris que 10 minutes à terminer. Les idées jaillissent simplement de moi. C’est difficile à expliquer.
5. In The End est décrit comme le moment où vous sortez de l’ombre des projets collectifs pour entrer dans votre propre lumière. Qu’est-ce qu’enregistrer sous votre propre nom vous permet d’exprimer que vous ne pouviez pas faire au sein de The Polite Society ou de The Beautiful Losers ?
J’écoute plein de genres musicaux différents et j’écris dans des styles variés. Tout ne colle pas avec les autres projets dans lesquels je suis impliqué, mais je trouvais que ces chansons méritaient quand même d’être entendues. Et puis, certaines chansons ne sont tout simplement pas faites pour un groupe. Elles sont plus intimes, plus personnelles. Les enregistrer en solo me permet d’être un peu plus intime que je ne pourrais l’être dans The Polite Society, par exemple, où j’ai deux autres guitares et un pedal steel derrière moi. Je suis polyvalent. Ma musique l’est aussi.
6. Votre morceau Run Away With Me a attiré l’attention de la presse musicale indépendante ; quelle est l’histoire derrière cette chanson et comment a-t-elle pris forme au piano ?
C’est une chanson très personnelle, qui parle du désir ardent d’être avec quelqu’un avec qui on ne peut tout simplement pas être, peu importe à quel point on le souhaite tous les deux. La vie se met parfois en travers du chemin. La vie peut être cruelle.
La façon dont elle est née est l’exemple parfait de ce dont je parlais plus tôt : une chanson qui jaillit de nulle part. J’étais assis chez moi un matin, en attendant un élève pour un cours de piano, et j’ai commencé à tapoter sur les touches. 15 minutes plus tard, la première démo était terminée et l’élève n’était toujours pas arrivé. Cette démo est pratiquement identique à la version actuelle : les cordes, les paroles, la totale.
7. Votre jeu de clavier a soutenu des productions théâtrales plus sombres et expérimentales ; comment l’espace scénique et la narration théâtrale influencent-ils votre sens de la dramaturgie musicale ?
Eh bien, c’est certainement une autre paire de manches de monter sur scène dans un endroit comme le Perth Concert Hall plutôt que dans un bar moite au milieu de la nuit. On ne peut pas s’empêcher d’être influencé par le simple fait d’être là. La première fois que je suis monté sur une grande scène de théâtre, je me rappelle avoir regardé tous ces sièges en me disant : « Qu’est-ce que je fiche ici ? »
Mais au bout du compte, même si le public est nettement plus distingué — et sobre — que la foule en liesse d’un pub, l’expérience reste pratiquement la même pour moi. Une fois que je commence à jouer, tout le reste s’efface et je rentre dans « ma bulle », vous voyez ?
8. De la scène underground du centre-ville de Sydney jusqu’à votre point d’attache actuel à Perth, vous avez traversé le continent ; le paysage, la lumière ou le rythme de l’Australie-Occidentale ont-ils déteint sur l’ambiance de cet EP ?
J’imagine que ça a forcément joué, même si ce n’est pas quelque chose dont je me rends compte. Je ne suis peut-être pas la meilleure personne à qui poser la question. Remarquez, quand je joue avec certains musiciens à Perth, ils soutiennent qu’ils peuvent deviner que je viens de Sydney à la vitesse à laquelle je joue. Alors qui sait ? Peut-être que les gens de Sydney diront que j’ai ralenti le rythme. Que je me suis ramolli. Est-ce l’effet Perth ? L’âge qui avance ? Qui sait ?
9. On vous étiquette souvent comme un « artiste outsider » (outsider artist). Vous reconnaissez-vous dans ce titre, ou s’agit-il simplement d’une étiquette collée par les autres pour définir votre refus de gommer vos imperfections ?
Les étiquettes… Pourquoi faut-il toujours tout étiqueter ? Qu’est-ce qu’un « artiste outsider » exactement ? Peut-être qu’« artiste vrai » serait une meilleure étiquette. Je fais juste « mon truc », et je tique même quand on me qualifie d’« artiste ». Je suis juste moi-même, avec mes imperfections et mes aspérités… et il y en a un paquet.
Vous savez, tout le monde est différent. Les gens voient le monde différemment les uns des autres, donc leur perspective est différente. Tout ce que j’essaie de faire, c’est de partager le monde tel que je le vois, par tous les moyens possibles, de partager ma perspective avec les gens. Si tout le monde était pareil, à quel point le monde serait-il ennuyeux ?
10. Maintenant que In The End est disponible, quelle est la suite ? Est-il prévu de transposer ce projet sur scène sous la forme d’une expérience intégrée combinant vos peintures et vos performances au clavier ?
J’ai déjà commencé à enregistrer mon prochain projet solo. Je pense qu’il sera plus axé sur la guitare acoustique. Ce n’est pas quelque chose que j’avais planifié, c’est juste la tournure que ça prend.
The Polite Society a repris les répétitions. Nous jouons dans un festival dans le sud de l’Australie-Occidentale en novembre, où j’expose également quelques peintures, puis nous reprendrons les concerts et, je l’espère, de nouvelles sessions d’enregistrement. Ces dernières années ont été rudes pour le groupe. Notre batteur, Tony Pola, et notre bassiste, Pete Lisiewich, sont tous deux décédés à peu de temps d’intervalle. Comme vous pouvez l’imaginer, cela a eu un énorme impact sur nous. Pendant un temps, nous ne savions même pas si nous allions continuer, mais nous nous sommes dits que c’est ce qu’ils auraient voulu qu’on fasse. Nigel Bird a pris la batterie et Janine Wells la basse. Nous les connaissions déjà tous les deux, la transition s’est donc faite très naturellement.
Il est aussi question que The Beautiful Losers fasse un autre album, donc l’été s’annonce bien chargé pour moi.
Peintures et clavier en direct, hum ? J’aime bien cette idée. Je vais peut-être vous la voler ! Si vous venez jusqu’à Perth, je mettrai votre nom sur la liste d’invités pour le concert, sans rancune, d’accord ? Mais plus sérieusement, j’ai pensé à écrire une sorte de spectacle scénique. Je ne sais pas encore quoi exactement, mais ça me trotte dans la tête depuis un moment. L’intérieur de ma tête peut être un endroit assez étrange, alors qui sait ce qui pourrait arriver. Il faudra attendre de voir !
