Lorsqu’un musicien choisit de transformer son parcours intime en une vaste fresque autobiographique, il prend le risque de se perdre dans l’exercice. Avec le troisième volet de son ambitieux projet de vingt-quatre titres, Music by Jeremy évite l’écueil du nombrilisme pour signer une œuvre ouverte sur le monde. Installé à Banbury en Angleterre, l’artiste signe ici un disque qui, tout en prolongeant ses explorations passées, déplace subtilement le curseur vers l’extérieur.
Là où les deux premiers volets se repliaient sur la sphère personnelle, ce nouveau chapitre choisit d’instruire le procès de nos contradictions. L’écriture se fait l’écho d’une philosophie du questionnement. Jeremy l’affirme avec lucidité : s’il écrit des chansons plutôt que de briguer un mandat politique, c’est précisément parce qu’il préfère poser des problèmes irrésolus plutôt que d’asséner des certitudes. Les morceaux, ramassés entre trois et trois minutes et demie, possèdent cette densité mélodique qui résiste à l’usure du temps.
Le disque regorge de ces audaces conceptuelles qui distinguent une grande production indépendante. Sur Economic Possibilities for our Grandchildren, le songwriter convoque l’essai de Keynes de 1930 et une réécriture des sorcières de Macbeth pour ausculter notre rapport saturé à l’abondance. Ailleurs, sur I Don’t Know, il prend le contre-pied des déclarations d’amour conventionnelles en bâtissant sa chanson comme une démonstration mathématique vouée à l’échec, préférant finalement l’évidence d’une vérité qu’il n’est plus besoin de prouver.
Derrière ces arrangements construits en studio sur Ableton — mêlant guitares organiques, basse fretless et textures vocales générées par une intelligence artificielle entraînée sur ses propres échantillons — se cache un artisanat rare. L’intelligence artificielle n’est ici qu’un prothésiste au service d’une vision humaine et viscérale. Entre folk, rock et confidences lettrées, ce disque s’impose comme une respiration indispensable : une œuvre qui refuse le compromis et réhabilite l’intelligence au cœur de la mélodie.

