L’artiste belge Alex Tolm dévoile les coulisses de son album Présence Absente, une œuvre introspective située à la lisière de la chanson française et de la Dark-Pop. À travers cet entretien, il explore le concept de « vide émotionnel » et la beauté de la fragilité, transformant la mélancolie urbaine en une expérience sonore cinématographique. C’est une invitation à la lenteur et à l’exploration de notre propre « altérité intérieure ».
1. Le titre de votre album, PRÉSENCE ABSENTE, évoque un paradoxe frappant. Comment définiriez-vous ce « vide émotionnel » laissé par le temps et la distance que vous explorez dans vos textes ?
Ce titre interroge l’ontologie du souvenir. Ce n’est pas un paradoxe, c’est une condition humaine : nous habitons des lieux peuplés de fantômes de nous-mêmes. Cette ‘Présence Absente’ est la trace que laisse l’être dans le non-être. Le vide n’est pas un silence, c’est une fréquence basse qui continue de vibrer longtemps après que la source a disparu. Dans mes textes, je ne cherche pas à combler ce vide, mais à en mesurer la profondeur.
2. Vous décrivez cet album comme un projet personnel nourri par une « richesse d’expérience de vie ». En quoi cette maturité influence-t-elle votre processus de création par rapport à un artiste qui débuterait plus jeune ?
La maturité, c’est le passage de l’accumulation à l’épuration. À vingt ans, on crie pour affirmer son existence. Avec l’expérience, on comprend que le murmure et le silence sont parfois plus subversifs. Ma création est devenue une forme de ‘soustraction’ : je retire l’ornement pour laisser transparaître l’essence de l’émotion. C’est le privilège de celui qui ne cherche plus à prouver, mais à témoigner.
3. Votre musique se situe au carrefour de la chanson française poétique et de la Dark-Pop moderne. Comment parvenez-vous à marier ces traditions classiques avec des textures de synthétiseurs plus « hantées » et cinématographiques ?
Je perçois la langue française comme un squelette sémantique rigide, auquel les textures synthétiques apportent une dimension métaphysique. Les synthétiseurs agissent comme des brumes qui floutent les contours du réel. Ce mariage crée un espace de ‘réalisme magique’ sonore, où le mot poétique – rationnel par nature – se dissout dans l’abstraction électronique pour toucher l’inconscient.
4. Le piano semble être la colonne vertébrale de ce voyage. Est-ce pour vous l’instrument qui incarne le mieux la « vulnérabilité brute » que vous recherchez ?
Le piano est l’instrument du poids et de la gravité. Chaque note est une chute vers le silence. En utilisant le ‘felt piano’, je cherche à capturer l’aspect périssable de l’instant. C’est une métaphore de notre propre finitude : la note meurt à peine née, mais la résonance qu’elle laisse dans la table d’harmonie est précisément ce qui nous émeut. C’est la beauté de ce qui est fragile.
5. Le morceau « Pardon, j’parle tout seul » suggère une introspection très intime. Est-ce que l’écriture est pour vous une forme de conversation avec vous-même ou un message adressé à ceux qui ne sont plus là ?
C’est une ode au soliloque existentiel. Dans une société qui exige une communication constante et superficielle, parler seul est un acte de résistance. C’est reconnaître que l’Autre le plus mystérieux, c’est Soi-même. L’écriture ici n’est pas une thérapie, mais une exploration de cette ‘altérité intérieure’ qui fait de nous des étrangers dans notre propre vie.
6. Vous parlez de la « beauté nostalgique du quotidien ». Comment réussit-on à transformer des moments banals de la vie en une expérience sonore immersive ?
Le banal n’existe pas ; il n’y a que des regards inattentifs. Des détails comme une notification vide ou le grésillement d’un néon sont les hiéroglyphes de notre modernité. En isolant ces micro-événements – comme le ‘Silence en stéréo’ – et en les amplifiant par le son, je cherche à provoquer une épiphanie : révéler que le sacré se cache dans les interstices du quotidien. C’est une tentative de réenchanter la mélancolie urbaine.
7. Vous avez choisi d’évoluer en dehors des sentiers traditionnels de l’industrie musicale. Quelle liberté cette indépendance vous a-t-elle offerte pour la production de cet album ?
L’indépendance est une nécessité éthique avant d’être économique. Créer BXL Midnight Records, c’est refuser de soumettre le temps de la création au temps de la consommation. C’est s’autoriser la ‘lenteur’ dans un monde obsédé par l’immédiateté. La liberté, c’est pouvoir laisser une texture sonore s’étirer jusqu’à sa propre disparition, sans impératif de rentabilité émotionnelle.
8. Vous privilégiez la « profondeur » face aux tendances actuelles de l’industrie. Est-ce un défi de rester fidèle à cette vision dans un monde musical qui va de plus en plus vite ?
Choisir la profondeur est un pari sur la transcendance. L’industrie actuelle est une machine à produire de l’oubli. Proposer une œuvre qui demande de l’arrêt, c’est demander à l’auditeur d’éprouver sa propre durée. C’est une forme de ‘slow art’ : une invitation à habiter le temps plutôt qu’à le subir.
9. L’album est décrit comme une expérience « relaxante » mais aussi « cinématique ». Quel est, selon vous, le cadre idéal (lieu, moment de la journée) pour écouter PRÉSENCE ABSENTE ?
L’album a été conçu pour accompagner le ‘cinéma intérieur’ de chacun. Le cadre idéal se situe à 2 heures du matin, dans ce moment de bascule où le monde extérieur s’efface. Que ce soit lors d’un trajet nocturne ou dans une marche solitaire sous les néons de Bruxelles, c’est une musique de transition faite pour ces zones grises où les frontières entre le rêve et la veille s’estompent.
10. En tant qu’artiste belge émergent, quel message souhaiteriez-vous transmettre à ceux qui découvrent votre univers à travers cet album de 11 titres ?
Je ne souhaite pas transmettre un message, mais ouvrir un espace. Un espace où la vulnérabilité n’est plus une faiblesse, mais une force de liaison. Mon invitation est simple : oser regarder l’ombre non pas comme l’absence de lumière, mais comme sa nécessaire compagne. C’est une célébration de l’humain dans toute sa complexité, entre présence et absence.
