AstroVoyager : L’Odyssée Électro-Symphonique vers de Nouveaux Mondes (Interview)

À l’occasion de la sortie de son projet d’envergure Mission SuperHabitable, le créateur du projet AstroVoyager revient sur quatre années d’une odyssée sonore et visuelle hors norme. Entre textures électroniques, envolées lyriques et arrangements orchestraux avec l’Orchestre Philharmonique de Prague, l’artiste se livre sur les défis de production, ses influences emblématiques et sa vision d’un art à la croisée du virtuel et de la science. Une plongée passionnante au cœur d’un univers hybride où la musique devient une véritable invitation au voyage spatial.

1. Vous avez passé quatre ans à travailler sur « Mission SuperHabitable », en impliquant près de 30 musiciens. Comment l’idée initiale de cette quête vers une planète « SuperHabitable » a-t-elle émergé, et quel a été le plus grand défi dans la coordination d’une production d’une telle envergure ?

En fait depuis la création du vaisseau imaginaire AstroVoyager, j’ai à chaque fois proposé à l’auditeur un voyage en musique et sans quitter son fauteuil… À travers de multiples constellations, autour d’un cycle lunaire, jusqu’à remonter le temps vers le Big Bang.

Et cette fois, je me suis dit : « Et si nous embarquions tous à bord à la recherche d’un autre monde ? » D’une planète refuge, parce qu’il faut bien avouer que notre Terre est parfois un peu compliquée !
Et c’est ainsi que l’aventure a débuté… avec des difficultés et parfois même le risque que la mission s’arrête en chemin : le premier jour prévu pour les enregistrements avec l’orchestre était… le premier jour du confinement !
Mais j’ai tout fait pour garder le cap, maintenir l’équipage soudé et mener la mission jusqu’à son terme. Certes on a pris du retard. Mais quatre ans plus tard, elle peut enfin être partagée avec le public dans son intégralité.

2. Vous avez invité le chanteur pop-opéra Alexandre Chassagnac et l’Orchestre Philharmonique de Prague à se joindre à l’aventure. Comment avez-vous abordé le mélange entre la puissance de l’opéra et vos textures électroniques pour maintenir un équilibre narratif cohérent ?

C’était en fait assez naturel. Dans mes premières créations, j’essayais déjà de faire « jouer » mes synthétiseurs comme un orchestre. J’ai donc naturellement évolué en confiant à un véritable orchestre ce qu’il sait faire de mieux, tout en laissant aux machines leur territoire électronique. Et quand les deux mondes se rencontrent, la puissance est décuplée.
Pour la voix d’Alexandre Chassagnac, son univers à la croisée de la pop et du lyrique était une évidence pour un projet crossover comme celui-ci. Sa voix apporte une dimension presque cinématographique à certains passages. Nos univers se sont parfaitement mélangés et, surtout, ils servent la même histoire.

3. De « Temporal Gravitation » (2006) à « Mission SuperHabitable », comment décririez-vous l’évolution de votre signature sonore « électro-symphonique » au cours de ces deux dernières décennies ?

Je dirais que c’est une évolution qui n’a jamais renié ses racines : cette fascination pour la rencontre entre sons orchestraux et synthétiques est toujours là. Mais progressivement, l’équipage s’est agrandi. J’ai eu envie d’inviter d’autres musiciens à bord, de confronter et de mélanger les sonorités : un violon, un quatuor, puis un orchestre, une véritable section rythmique mêlée aux machines, des voix…
Finalement, la signature AstroVoyager est restée la même, mais son terrain de jeu est devenu beaucoup plus vaste.

4. Vous citez des pionniers comme Jean-Michel Jarre et Vangelis aux côtés d’artistes plus contemporains comme French 79 ou Kavinsky. Comment parvenez-vous à créer votre propre « French touch » tout en rendant hommage à un héritage électronique aussi riche ?

Excellente question ! Je suis intimement convaincu que toute création porte en elle quelque chose de ce qui nous a nourris.
Dans toutes ces influences, on retrouve une constante : la synthèse sonore. Mais chacun l’utilise avec son époque, sa sensibilité, ses propres codes.
Et puis, à un moment, presque inconsciemment, le cerveau assemble tous ces ingrédients récoltés ici ou là. On ne sait plus vraiment ce qui vient d’où : une nouvelle recette apparaît, et avec elle, je l’espère, une signature qui devient la mienne.

5. Votre musique n’est pas seulement destinée à être écoutée ; elle est accompagnée d’un animé, d’un univers virtuel/jeu et d’un spectacle live utilisant des drones lumineux. Pensez-vous qu’aujourd’hui, la musique ne puisse plus être dissociée d’une expérience visuelle et technologique ?

Nous sommes submergés de musiques et d’images, c’est vrai. D’ailleurs, au début d’AstroVoyager, quand les visuels n’étaient pas aussi présents, l’idée était presque inverse : fermer les yeux et laisser chacun créer son propre monde en écoutant la musique.
Mais il faut vivre avec son temps, et j’avoue que puisque « Mission SuperHabitable » racontait une histoire complète, la tentation était trop forte de lui donner aussi des images, jusqu’à en faire un véritable film animé.
Pour le live avec les drones, c’était encore autre chose : faire sortir l’histoire de l’écran et l’élever littéralement dans les airs, avec des chorégraphies lumineuses qui prolongent ce que nous jouons sur scène.
Mais au centre, il faut que la musique puisse toujours exister seule. Le reste doit l’amplifier, jamais la remplacer.

6. Votre univers mélange des synthétiseurs modernes avec des instruments d’orchestre classiques. Quelle est la première brique que vous posez lors de la composition : une mélodie électronique, une ambiance sonore ou une structure orchestrale ?

Les premiers éléments sont presque toujours une progression harmonique. Elle va appeler une mélodie, puis un contre-chant.
Une fois que ce triptyque tient, tout devient possible : je peux partir vers de l’orchestral cinématique pur, ou ajouter une rythmique et emmener le morceau vers quelque chose de plus pop, synthwave…
C’est souvent à ce moment-là que le morceau commence à choisir lui-même sa destination.

7. En tant que fondateur de votre propre label, CosmXploreR, quel regard portez-vous sur la scène « progressive-electronic » actuelle, et quel rôle un label comme le vôtre joue-t-il dans la promotion de ce genre hybride ?

Il y a vingt ans, lors de mes premières incursions « électro-symphoniques » ou « progressive-electronic », ce n’était pas vraiment une scène identifiée.
L’ambition de CosmXploreR était justement de provoquer ces rencontres entre musiciens issus du classique et univers électronique. On a commencé avec un violon solo, puis un quatuor, avant de finir avec un orchestre philharmonique complet !
Aujourd’hui, cette démarche est beaucoup mieux comprise, mais il y a vingt ans, nous étions un peu des OVNI… ce qui, finalement, convenait plutôt bien à AstroVoyager !
Et je suis très heureux de voir que ce croisement des genres parle désormais à un public beaucoup plus large.

8. Vous avez une grande expérience des grandes scènes, notamment avec l’Ensemble Tetraktys et l’Orchestre Philharmonique de Prague. Quelle est la différence émotionnelle, pour vous, entre la création en studio et la traduction de cette « symphonie électronique » sur scène ?

Ce sont vraiment deux expériences différentes.
En studio, il faut une grande rigueur pour travailler avec l’orchestre dans un temps qui semble toujours beaucoup trop court. Le premier objectif est de réussir à transmettre l’intention recherchée : pas seulement de la technicité, mais surtout de l’émotion.
Et la première fois que vous entendez une musique que vous avez imaginée seul, parfois simplement devant un clavier, prendre soudain vie sous les archets et les cuivres d’un véritable orchestre… c’est assez indescriptible.
Sur scène, c’est différent : il faut aller à l’essentiel, être plus compact, plus percutant. C’est parfois frustrant de perdre certains détails d’orchestration, mais le live impose une autre vérité : celle de l’impact immédiat.
Et très souvent, c’est finalement la puissance de la simplicité qui emporte le public.

9. Avec quatre albums studio, dix EPs et trois enregistrements live majeurs, quel morceau ou quel moment de votre carrière considérez-vous comme le tournant qui a défini l’identité profonde d’AstroVoyager ?

C’est une question extrêmement difficile. J’ai presque envie de dire que l’ADN d’AstroVoyager était déjà présent dès le premier opus, « Temporal Gravitation ». Et depuis, chaque projet s’est construit en essayant de repousser une limite que j’avais rencontrée dans le précédent.
Si quelque chose me manquait, je cherchais comment l’intégrer à l’aventure suivante. C’est aussi pour cela que l’équipage s’est progressivement agrandi et que j’accueille à bord différents musiciens au gré du parcours d’AstroVoyager.
Finalement, le tournant n’est peut-être pas un morceau précis : c’est cette envie permanente d’aller un peu plus loin à chaque voyage.

10. Après avoir exploré l’espace et les exoplanètes avec « Mission SuperHabitable », vers quels nouveaux horizons — réels ou imaginaires — aimeriez-vous que votre musique nous transporte pour votre prochain projet ?

Pour sûr, je souhaite continuer à emmener les auditeurs avec moi dans l’espace… mais peut-être en brouillant encore davantage la frontière entre science et imaginaire.
C’était déjà un peu le cas avec « Mission SuperHabitable », car derrière cette aventure imaginaire, il y a une quête qui, elle, est bien réelle : celle des scientifiques qui cherchent et étudient aujourd’hui des mondes potentiellement habitables.
C’est cette frontière qui me fascine : le moment où la science devient suffisamment vertigineuse pour rejoindre presque l’imaginaire.
Et c’est dans cette direction, à la rencontre de l’art et de la science, que j’ai envie d’emmener le public encore plus loin à bord d’AstroVoyager.