Il existe des chansons qui marquent, non seulement par leur musicalité, mais aussi par leur capacité à capturer l’essence d’un moment, d’une émotion, d’un tourment intérieur. Cellophane de FKA Twigs appartient à cette catégorie rare. Dévoilée en avril 2019, cette ballade déchirante, dépouillée et viscéralement honnête, s’inscrit dans la lignée des morceaux qui transcendent la simple performance musicale pour devenir un témoignage intime, une confession mise en scène. À travers une instrumentation minimaliste et une voix à la frontière de la rupture, Twigs y expose la fragilité d’un amour sous le feu des projecteurs. Retour sur cette œuvre magistrale, entre vulnérabilité, résilience et esthétisme.
Dès les premières notes de Cellophane, FKA Twigs nous entraîne dans une atmosphère éthérée. Un piano épuré, quelques textures électroniques discrètes, des battements organiques… Tout concourt à créer une tension suspendue, comme si chaque note retenait son souffle avant de sombrer dans un abîme émotionnel.
La chanson repose sur une structure musicale minimaliste qui met en avant la voix de l’artiste, oscillant entre douceur et supplique. Loin des expérimentations sonores qui caractérisaient ses précédents projets (LP1, M3LL155X), Twigs opte ici pour une approche épurée, presque austère, laissant place à une interprétation brute et sans artifice.
Coécrite et coproduite avec Jeff Kleinman et Michael Uzowuru, Cellophane joue sur une dynamique fragile : un piano délicat, des silences éloquents et une voix qui semble se fissurer à mesure que la chanson avance. L’émotion brute qui s’en dégage provient en partie du fait que Twigs a conservé la première prise vocale du morceau. Enregistrée en urgence juste avant de quitter le studio, cette version spontanée capte une authenticité rare, amplifiant la sensation de sincérité qui parcourt la chanson.
Au cœur de Cellophane se trouvent des paroles empreintes d’un désespoir à peine contenu :
« And didn’t I do it for you?
Why don’t I do it for you? »
Ces quelques mots suffisent à installer une tension dramatique. Il y a dans cette répétition une litanie, une quête de reconnaissance, comme si Twigs cherchait à comprendre pourquoi son amour ne suffit pas.
La chanson évoque une relation amoureuse exposée, fragilisée par le poids du regard extérieur. La référence la plus évidente est celle de sa romance avec Robert Pattinson, qui, dès son officialisation en 2014, a été scrutée, commentée, et critiquée par certains fans de l’acteur. Pendant plusieurs années, Twigs a fait l’objet d’attaques racistes et misogynes, des vagues de harcèlement en ligne remettant en question sa place aux côtés de la star de Twilight.
« They want to see us, want to see us alone
They want to see us, want to see us apart »
Ici, la chanteuse met en mots la pression du public, la volonté collective de briser son couple. Ce « they », omniprésent, désigne cette masse invisible de spectateurs, cette opinion publique qui juge, commente et influence le cours d’une relation. Cellophane n’est pas seulement une chanson d’amour, c’est une chanson sur l’impossibilité d’aimer librement sous les projecteurs.
La métaphore du cellophane renforce cette idée d’une relation fragile, enserrée dans un matériau censé la protéger, mais qui, par sa transparence, la rend encore plus vulnérable. Comme un objet sous vitrine, son couple était à la merci du regard d’autrui, incapable d’échapper à l’examen minutieux des médias et des fans.
Pour accompagner ce morceau poignant, FKA Twigs a conçu un clip d’une intensité visuelle saisissante, réalisé par Andrew Thomas Huang. Loin d’une simple illustration des paroles, la vidéo propose une lecture métaphorique et sensorielle du thème de la chanson.
Tout commence sur une scène, sous des projecteurs tamisés. Twigs apparaît en pole-danceuse, vêtue d’une tenue scintillante, évoluant avec grâce sur la barre verticale. Son regard est empreint de mélancolie, comme si chaque mouvement était à la fois une offrande et une supplication.
Mais très vite, la gravité change. La scène se fracture, et l’artiste bascule dans un univers surréaliste. Elle tombe à travers des nuages, dérive dans un espace éthéré, puis se retrouve face à une créature hybride, mi-féminine mi-machine, qui semble la juger. La chute devient inexorable, jusqu’à ce qu’elle se retrouve ensanglantée et vulnérable, écrasée par le poids de son propre corps.
Ce voyage symbolique illustre à merveille les thèmes de la chanson : la tentative de s’élever, de prouver sa valeur (« Didn’t I do it for you? »), suivie de l’inéluctable descente, du rejet, de l’effondrement sous la pression des attentes extérieures.
FKA Twigs ne s’est pas contentée d’interpréter ce rôle. Elle a passé neuf mois à apprendre le pole dance afin d’offrir une performance crédible et authentique. Cette discipline, exigeante tant sur le plan physique que mental, devient ici un prolongement du message de la chanson : la beauté et la douleur se confondent, l’effort et le sacrifice se matérialisent dans chaque mouvement.
Dès sa sortie, Cellophane a été saluée comme une œuvre magistrale. Pitchfork l’a couronnée meilleure chanson de 2019, louant sa capacité à transformer une douleur intime en un acte de résilience artistique. The Guardian a mis en avant son paradoxe fascinant : une chanson de supplication et de doute, contrebalancée par une vidéo où Twigs rayonne de maîtrise et de puissance.
L’album dont elle est issue, Magdalene, viendra renforcer cette impression. Construit autour des thèmes de la souffrance, de la renaissance et de l’acceptation de soi, il montre une FKA Twigs plus vulnérable que jamais, mais aussi plus affirmée dans son art.
Dans une industrie où l’émotion brute est souvent mise en scène de manière calculée, Cellophane frappe par sa sincérité désarmante. Il s’agit d’un morceau qui, par sa simplicité apparente, touche à l’universel. Qui n’a jamais ressenti ce besoin d’être vu, compris, validé par l’être aimé ? Qui n’a jamais eu le sentiment d’avoir tout donné, sans que cela ne suffise ?
En choisissant de se livrer sans fard, FKA Twigs nous rappelle que la vulnérabilité n’est pas une faiblesse, mais une force. Avec Cellophane, elle transforme la douleur en art, le doute en beauté, et offre une œuvre qui, bien au-delà de son contexte personnel, résonne comme une vérité intemporelle.

