À la croisée du rock expérimental, de l’art contemporain et du cinéma, FORRM dévoile PALAZZO, un single brut né d’une improvisation à Venise. Pensé comme une immersion sonore hors des dictats de l’industrie numérique, ce titre ouvre les portes d’un univers multidisciplinaire ambitieux baptisé BOUTIQUE. Entre exigence artistique et liberté sans frontières, immersion dans la création d’une œuvre globale.
1. PALAZZO est décrit comme un rock expérimental au pouls cinématographique. Quel a été l’élément déclencheur ou l’image fondatrice derrière ce morceau, et comment le cadre de Venise et du Palazzo Dandolo a-t-il infusé la composition ?
Tout se construit à son rythme depuis deux ans, sous le grand chapiteau d’un concept-album multicontinental que nous avons finalement baptisé BOUTIQUE, en référence aux Beatles de l’époque Sgt. Pepper’s, aux Beastie Boys, et surtout au caractère multiforme d’un grand délire super-boutique dédié à cet auditeur éveillé qui boit tranquillement sa bière au coin d’une ruelle pavée de Bordeaux, de Paname ou de Toulouse, un gros casque accroché à la tête.
Venise, le Palazzo Dandolo, ses fantômes et son énergie ont naturellement trouvé leur place dans cette aventure. C’est d’ailleurs là que le morceau a commencé à prendre forme, dans la spontanéité d’une performance live.
PALAZZO, c’est notre apéro.
2. En tant qu’artiste plasticien, cinéaste et musicien, comment ces différents médiums se nourrissent-ils mutuellement lors de la création d’un titre ? Est-ce que l’image précède le son, ou s’agit-il d’un processus simultané ?
L’essentiel réside dans la force d’une vision créative claire, correctement portée, développée et mise en production. À partir de là, les ramifications se font naturellement et viennent alimenter différents réservoirs créatifs : la musique, le cinéma, les arts visuels, la performance.
Je ne cherche pas nécessairement à déterminer si l’image précède le son. Les deux peuvent naître simultanément, ou l’un peut devenir le prolongement inattendu de l’autre.
Mes seules règles absolues : une véritable légitimité dans la continuité du propos et une exigence d’excellence très française, tant dans la conception que dans la finition.
3. Le morceau a été enregistré aux Bloom Studios en s’appuyant sur des instruments live, de l’électronique et une bonne dose d’improvisation. Comment avez-vous travaillé la matière sonore et les textures post-punk pour obtenir cette atmosphère brute ?
PALAZZO est né d’un jam développé dans le dernier quart d’un set électro-psychédélique débridé et enfumé, le soir du vernissage de mon installation au Palazzo Dandolo, en septembre 2025, pendant la Mostra de Venise. La vidéo intégrale et une édition audio limitée sur cassette sont disponibles sur notre site, wearethenomads.com.
De cette base vénitienne prometteuse, nous avons transmuté la caravane sonore aux studios Bloom, dans le sud de la France, pour poser une assise basse-batterie délibérément orientée French Touch, avec l’aide de Marin Henrion, collaborateur à la réalisation sonore, également présent au synthétiseur Juno sur PALAZZO.
Au cœur de l’hiver provençal, perchés dans l’arrière-pays du golfe de Saint-Tropez, nous avons ensuite branché le studio de mon vieux complice et guitariste de FORRM, Kami Rahmani Kia, basé à Boston.
Entre les décalages horaires France–États-Unis, nous avons intercepté des réminiscences des premiers Strokes, de Television, de Bowie, de Nick Cave et des Stones époque Tattoo You, que nous avons lentement couchées sur la timeline de Marin, en multipliant les versions et les expérimentations sonores.
Avec l’arrivée de l’été 2026, tout le collectif We Are The Nomads / FORRM s’est retrouvé dans le Sud pour une performance au coucher du soleil au Domaine de La Croix, à La Croix-Valmer.
Fraîchement arrivés de New York via Londres, David Pattillo, figure de la scène indie rock new-yorkaise, et son compère Charlie Sheft, alias Le Scheff, ont apporté les dernières touches rythmiques.
Le morceau a ensuite pris sa forme définitive avec le mixage final et le passage sur bandes analogiques chez Bill Cox, au studio Coxinhell de Saint-Aygulf.
C’est tout l’intérêt de notre méthode : faire voyager le morceau, laisser les musiciens se l’approprier, tout en conservant cette tension brute née de l’improvisation initiale.
4. Le projet FORRM évolue entre la France, New York, Venise ou encore le Maroc. De quelle manière ces ancrages géographiques et culturels multiples influencent-ils la couleur musicale de vos créations, de NOMADS PRAYER jusqu’à PALAZZO ?
L’industrie musicale, y compris une partie de la scène indé française — s’il en reste une ! —, souffre à mes yeux d’une incapacité chronique à regarder plus loin que son propre nombril. Empêtrée dans un snobisme atrophié, hypnotisée par sa propre hype, elle finit trop souvent par obéir au diktat d’un marché toujours plus commercial, désormais enchaîné à la tyrannie algorithmique. #boycottspotify
Après l’implosion de mon premier groupe, Playground, en 2012, j’ai tout naturellement navigué vers l’art contemporain et une philosophie sans frontières, loin des stéréotypes et des formats imposés.
Cette liberté géographique est devenue une liberté créative. De New York à Venise, du Maroc à la Provence, les collaborations, les rencontres et les cultures nourrissent notre langage musical sans qu’il soit nécessaire de les enfermer dans une catégorie.
De NOMADS PRAYER à PALAZZO, le fil conducteur est cette circulation permanente entre les territoires, les disciplines et les sensibilités.
Je me sens chez moi dans le grand cirque de l’avant-garde, celui qui défend le dialogue multiculturel, l’immersion et le croisement des formats.
Je vous y invite.
5. Vous concevez vos sorties musicales comme des univers visuels et physiques globaux plutôt que de simples fichiers numériques. Que représente l’écosystème FORRM BOUTIQUE et à quoi doit-on s’attendre concernant les éditions physiques et les performances site-specific à venir ?
Je me réfère souvent à deux moments musicaux hors du temps pour évoquer la spatialité de ma vision : le Polytope de Persépolis de Iannis Xenakis, présenté au Festival des arts de Chiraz-Persépolis en 1971, et le concert-film Pink Floyd: Live at Pompeii, tourné la même année.
Deux propositions radicales qui dépassent largement le cadre du concert traditionnel pour faire dialoguer musique, architecture, mémoire et espace.
Il s’agit pour nous de créer des expériences hors du temps, loin de la culture du swipe / next. Relier le mémoriel au futurisme, fusionner les genres et proposer peu, mais beaucoup.
Notre prochaine étape se dessine à Essaouira, au Maroc, début 2027, à l’occasion du tournage de mon premier long métrage, SEASON OF THE WITCH. L’équipe entière devrait être réunie et plusieurs performances filmées sont envisagées.
Quant à FORRM BOUTIQUE, nous visons pour l’instant mars 2027, un calendrier qui dépendra notamment de nos partenaires en distribution, avec une première édition physique exclusivement en CD.
Aucune date de performance de lancement n’est encore annoncée, mais New York est notre destination privilégiée.
6. Vous faites le choix conscient de contourner la promotion axée sur les algorithmes de streaming pour privilégier les radios indépendantes, la presse spécialisée et les réseaux culturels directs. Pourquoi cette démarche grassroots est-elle cruciale pour vous aujourd’hui ?
Il y a eu une période d’espoir avec l’arrivée des plateformes de streaming. Après Napster et la remise en question de la domination des majors au début des années 2000, beaucoup d’artistes, moi y compris, ont cru qu’on allait enfin pouvoir s’émanciper des vieux mécanismes du music business, de ces contrats historiquement défavorables aux créateurs.
Mais des acteurs comme Daniel Ek, le fondateur de Spotify, ont finalement participé à ce qui ressemble pour moi à un immense retour en arrière. Au lieu de renforcer l’indépendance des artistes et de mieux rémunérer leur travail, le système s’est progressivement reconcentré autour des grandes plateformes et des majors.
Aujourd’hui, les artistes doivent même payer pour promouvoir leur propre musique, comme si on leur rendait service ! La création est devenue tributaire d’algorithmes et de logiques commerciales qui n’ont souvent plus grand-chose à voir avec la musique.
Nous avons donc fait le choix de boycotter Spotify, qui incarne à nos yeux les pires dérives de ce modèle. D’autres plateformes ne sont d’ailleurs pas exemptes de critiques. Une partie de la presse qui nous suit a repris notre expression : Digital Tyranny, la tyrannie digitale.
Mais l’idée n’est pas simplement de dénoncer. Il faut construire des alternatives.
Avec WRTN Music et FORRM, nous privilégions les radios indépendantes, la presse spécialisée et les réseaux culturels directs. Nous explorons notamment avec Beatcave de nouvelles approches de promotion et de diffusion, plus indépendantes et plus organiques.
Pour notre prochain album, BOUTIQUE, nous souhaitons aller encore plus loin, en nous inspirant du modèle de l’art contemporain : éditions physiques limitées, circulation locale et internationale à travers des réseaux choisis, événements performatifs rares, mais plus ambitieux artistiquement.
L’objectif est de retrouver une relation directe entre l’artiste, son œuvre et son public, sans devoir systématiquement passer par les filtres de l’industrie numérique.
Ce n’est pas un rejet de la technologie. C’est un refus de laisser la technologie dicter les conditions de la création.
Par souci de qualité, d’indépendance et de légitimité artistique, cette tyrannie digitale doit être fermement combattue.
7. Après avoir composé NOMADS PRAYER, la bande originale du documentaire primé PATH, quelle place occupe la culture du soundtrack dans votre manière d’aborder la structure narrative d’un single comme PALAZZO ?
Je pense que la musique a toujours été pour moi un langage narratif avant d’être un format commercial.
Mon travail sur PATH, comme celui sur les paysages sonores de mes installations, m’a appris à penser une composition comme un espace où les images, les émotions et les temporalités peuvent coexister.
La culture du soundtrack permet précisément de sortir de la mécanique traditionnelle du couplet-refrain. Un morceau peut s’ouvrir comme une séquence de cinéma, traverser différents climats, créer une tension, bifurquer et parfois se terminer ailleurs que là où on l’attendait.
C’est aussi ce qui m’intéresse dans le rock psychédélique et les longues improvisations. Il existe une véritable dramaturgie dans la matière sonore elle-même.
Avec PALAZZO, nous avons cherché à conserver cette dimension narrative tout en explorant un format plus direct, plus proche du single.
Au fond, je ne fais pas beaucoup de différence entre composer une bande originale, construire une installation ou développer un morceau de FORRM. Ce sont différentes manières de raconter une histoire, parfois sans paroles, parfois sans images.
8. L’improvisation et la tension du live sont au cœur de l’ADN de FORRM. Comment parvenez-vous à capturer cette spontanéité organique tout en conservant une production studio cinématique et maîtrisée ?
Le secret réside dans un processus de création organique, où la recherche, l’improvisation et l’enregistrement se développent simultanément. Nous n’avons pas peur de laisser les morceaux évoluer, de déconstruire les formats et de multiplier les versions avant d’atteindre leur forme définitive.
L’exemple parfait est sans doute Junkie Wayz, enregistré début 2025 aux Rivington Studios à New York.
Nous sommes partis d’une version de près de douze minutes, progressivement restructurée en studio pour aboutir à une version de six minutes. Nous avons ensuite poursuivi le travail aux studios Bloom, dans le sud de la France, en explorant différentes directions d’enregistrement, de production et de mixage, avant d’aboutir à l’édition définitive de quatre minutes, sortie sur notre EP en mai.
C’est une méthode que nous développons à l’international, entre nos studios de production, ceux de nos musiciens à New York et à Boston, et le travail de postproduction, de mixage et de mastering analogique réalisé avec Bill Cox en France.
Tout cet écosystème fonctionne comme un laboratoire collectif, où chaque étape peut donner naissance à une nouvelle interprétation du morceau.
L’essentiel est de préserver la tension et les accidents heureux de l’improvisation, tout en leur donnant une dimension sonore et cinématographique pleinement maîtrisée.
Nous cherchons à maîtriser le son, jamais à domestiquer la spontanéité.
9. Si l’on regarde votre discographie — de FORRM NU FORRM et GALACTICA à JUNKIE WAYZ —, quel fil conducteur relie l’ensemble de ces œuvres à ce nouveau single ?
On pourrait même remonter plus loin, à mon dernier album avec Playground, mon groupe parisien des années 2000.
Playground Nightology, produit par Éric Chedeville, lié à l’univers des Disquaires d’amour et des Daft Punk, avait été conçu comme un véritable film sonore. Nous avions même envisagé de développer une œuvre cinématographique pour accompagner l’album, avec à l’époque Zadig & Voltaire Music comme partenaire.
Le projet n’avait pas complètement abouti, même si l’un des singles avait été certifié disque d’or.
Cette expérience a marqué un tournant dans mon parcours. Je me sentais de plus en plus limité créativement par les mécanismes de l’industrie musicale et j’ai progressivement déplacé mon travail vers l’art contemporain.
Mon retour à la musique s’est fait naturellement, à travers les paysages sonores que je composais pour mes installations. Une écriture plus synthétique, atmosphérique et cinématographique, qui a progressivement retrouvé une dimension rock.
C’est ainsi qu’est né FORRM NU FORRM, développé en parallèle de mon exposition Gates of Turan pour le pavillon kirghize à la 59e Biennale de Venise en 2022.
Des morceaux comme Gates of Turan et Shimmer, que l’on retrouve ensuite dans mon documentaire PATH, illustrent précisément cette passerelle entre la composition cinématographique, l’art visuel et une approche plus organique du rock.
GALACTICA et JUNKIE WAYZ ont ensuite été des laboratoires d’expérimentation, des étapes dans la construction d’un langage musical qui trouvera son prolongement dans notre prochain album, BOUTIQUE.
Avec PALAZZO, nous avons voulu ouvrir un peu plus cet univers. Le morceau conserve notre ADN cinématographique, psychédélique et expérimental, mais introduit une écriture plus directe, plus orientée vers le format single, avec une touche d’électro-pop et une dimension mélodique plus accessible.
Il ne s’agit pas de changer de direction pour séduire un marché, mais de proposer une autre porte d’entrée dans notre univers.
Le fil conducteur reste le même depuis Playground : penser la musique comme une œuvre globale, à la croisée du cinéma, de l’art contemporain et de la performance.
10. PALAZZO ouvre un chapitre marquant pour le projet. S’inscrit-il dans le cadre d’un album conceptuel ou d’une œuvre multidisciplinaire plus vaste à venir cette année ?
Le mystère reste à élucider, chers amis…
Je vous invite à boire une bière au coin de deux rues pavées, un casque sur les oreilles, quelque part entre le printemps, l’été et l’hiver prochain.
Le drop sera annoncé en temps voulu. Mais une chose est sûre : il sera exclusif
