Portée par une quête intérieure en constante évolution, Lana Crow dévoile avec In Spirit une œuvre à la fois introspective et universelle. À travers cet album, l’artiste explore les liens subtils entre intuition, responsabilité et création de soi, loin du tumulte du monde extérieur. Dans cette interview, elle revient avec sincérité sur son parcours, ses inspirations et cette philosophie de vie qui irrigue désormais toute sa musique.
1. In Spirit marque un tournant plus conceptuel dans votre discographie. Qu’est-ce qui vous a poussée à dépasser le format du « journal musical » pour explorer une vision plus large du parcours humain ?
Tout cela faisait partie d’un plan qui s’est développé naturellement au fil de l’écriture de nouvelles chansons. Si vous regardez les titres de mes albums ensemble, ils forment une phrase précise : « I will live it in spirit » (I Will, Live It, In Spirit).
L’idée de « vivre dans l’esprit » vient du programme SpiritMind, dirigé par Jeffrey Allen et sa femme Hisami. Il suggère que les êtres humains possèdent deux esprits : l’« esprit matériel », que nous utilisons presque à pleine capacité, et l’« esprit spirituel », qui reste en grande partie dormant. Cet esprit spirituel est cette intuition, ce soi supérieur qui nous guide vers ce que nous appelons souvent la « chance ».
Nous naissons dans des sociétés où notre sagesse intérieure n’a pas la possibilité de se développer à cause de l’endoctrinement et des opinions extérieures imposées ; ainsi, vivre dans l’esprit est une compétence que nous devons réapprendre. C’est un cheminement, et non quelque chose de linéaire. Mon premier album reflète une certaine immaturité brute, le second commence à explorer la responsabilité de nos choix. Ce troisième album représente l’étape suivante : une fois que vous acceptez la responsabilité de votre vie, vous réalisez que vous avez ce pouvoir incroyable de créer la réalité que vous souhaitez — et que vous êtes peut-être déjà en train de la vivre.
2. Votre nouvel album traverse des paysages sonores contrastés, allant de moments acoustiques bruts à des textures EDM. Comment avez-vous abordé cet équilibre entre introspection et énergie ?
L’objectif était de refléter le paysage en constante évolution de l’esprit humain. Notre vie intérieure n’est pas statique : il y a des moments calmes et fragiles de clarté, qui se prêtent à des sonorités acoustiques et organiques. Mais il y a aussi des moments d’anxiété intense, de joie ou de surstimulation — ceux-ci sont mieux représentés par l’EDM et les textures synthétiques. Je ne voulais pas que l’album soit enfermé dans une seule humeur, car être humain ne se résume pas à une seule émotion.
3. Vous parlez souvent de vivre « dans l’esprit ». Comment définiriez-vous cette idée aujourd’hui, artistiquement et personnellement ?
Je décrirais « vivre dans l’esprit » comme le fait de lâcher prise au moment où l’on sent que l’on se crispe. Nous ne voyons pas tout ce qu’il y a à voir. Il existe des millions d’indices autour de nous qui attendent d’être remarqués, mais lorsque nous sommes en mode « combat ou fuite », ils passent inaperçus, et nous continuons à lutter.
Rester dans cet état défensif nous désavantage énormément, car nous fermons nos yeux et nos oreilles à notre environnement. Les gens refusent souvent de voir la réalité telle qu’elle est parce qu’elle entre en conflit avec leur ego ou leurs idées préconçues.
Sur le plan personnel et artistique, vivre dans l’esprit ne consiste pas à prouver quoi que ce soit ou à afficher une vertu ; il s’agit d’honnêteté et d’authenticité. Nous avons tous des défauts, mais même ceux-ci peuvent devenir des forces lorsque nos intentions sont pures. En fin de compte, les bonnes intentions naissent d’un état de gratitude, pas de colère. C’est cette énergie que j’ai voulu insuffler au processus d’enregistrement : passer de la tension à la recherche de sens.
4. Née au Kazakhstan et formée très jeune au piano classique, comment ces racines influencent-elles encore votre écriture et votre composition ?
Pour être honnête, je ne me souviens pas de grand-chose en théorie musicale. Ayant quitté l’école de musique très tôt, je n’ai gardé que le nom des touches du piano et les bases de la composition. Mon processus d’écriture est très intuitif, il n’y a aucune « mathématique » derrière.
Concernant ma naissance au Kazakhstan… je suis en réalité née en Union soviétique, qui s’est effondrée pendant mon enfance. Cela m’a donné une compréhension directe de ce qu’est réellement le socialisme. En termes simples, c’est une forme d’esclavage moderne, présentée comme vertueuse en théorie mais brutalement toxique dans la pratique. Cela développe une mentalité d’esclave.
Ceux qui n’ont pas vécu le socialisme ne comprennent pas que lorsque l’État possède tout, il vous possède aussi. Vous devenez un individu dont la valeur dépend uniquement de sa productivité.
Le défi, c’est que même si les systèmes changent, cette mentalité persiste. Il m’a fallu des années en Europe pour me reconstruire et apprendre à m’apprécier. Cela n’a été possible que parce que j’étais prête à m’adapter et à remettre en question ma vision du monde.
Tout le monde ne fait pas ce travail, et beaucoup projettent leurs idées sans comprendre cette réalité complexe. Cette perspective — comprendre les sociétés au-delà du prisme occidental — est une part essentielle de ma musique, perceptible dans des titres comme Orwellian Times ou So Done.
5. Votre parcours a été marqué par des défis personnels et une pause musicale. Comment ces expériences nourrissent-elles l’honnêteté de votre travail aujourd’hui ?
Être honnête est la seule façon pour moi d’exister. J’ai longtemps fui mes traumatismes en me mentant à moi-même, mais cela ne fonctionne pas.
Même si mon endoctrinement initial n’était pas de ma faute, j’ai dû reconnaître que beaucoup de mes expériences ultérieures découlaient de mon propre état d’esprit.
J’ai été élevée pour satisfaire les autres, au point de m’oublier. Un jour, au lieu de blâmer les autres, j’ai commencé à me demander : « Pourquoi est-ce que j’attire cela dans ma vie ? »
Aujourd’hui, je ne cherche plus à plaire à tout le monde. Je ne suis pas là pour prouver ma valeur, mais pour ceux qui ont besoin d’entendre qu’ils ne sont pas seuls.
6. Votre installation dans la campagne espagnole semble avoir déclenché une renaissance créative. Quel rôle joue la nature dans votre processus artistique ?
La nature est essentielle. C’est dans l’isolement que naissent nos meilleures idées. En Espagne, même si la pression financière a augmenté, la pression mentale a diminué, ce qui m’a permis de me reconnecter à mon « esprit ».
7. Après I Will et Live It, comment percevez-vous votre évolution musicale jusqu’à In Spirit ?
Mon processus créatif a complètement changé. Avant, je poursuivais une cible sonore précise. Aujourd’hui, avec In Spirit, j’ai abandonné ce contrôle pour me concentrer sur le message.
La production s’est construite naturellement autour de l’émotion. C’est plus honnête et permet à chaque morceau d’avoir sa propre identité.
8. Le titre Unknow the Known existe en deux versions. Que révèle cette dualité ?
Je n’avais pas prévu cela. J’aimais déjà une version, mais ma curiosité m’a poussée à explorer une autre approche avec Tristan Boston.
Les deux versions étant très différentes, j’ai décidé de les sortir toutes les deux.
9. Vos chansons ont souvent une dimension cinématographique. Est-ce intentionnel ?
Mon processus est entièrement intuitif. Il n’y a pas de formule. Je privilégie l’émotion, et c’est peut-être ce qui donne cet aspect visuel à la musique.
10. Enfin, quel message souhaitez-vous laisser avec In Spirit ?
Je veux que les auditeurs repartent avec un sentiment d’acceptation de soi. Nous traversons tous des difficultés, sans exception.
Mais la lumière en nous ne disparaît jamais. Choisir la colère nous éloigne de notre essence.
Nous avons déjà tout en nous pour apprécier cette expérience qu’est la vie — tout est une question de choix.
