Dans cette interview sans filtre, Valerian, le cerveau derrière Manufracture Music, dévoile les coulisses de son concept radical : l’A.C.I. (Analog Core Industrial). Entre l’utilisation exclusive de synthétiseurs vintage et des visuels générés par IA, l’artiste livre un avertissement sonore et politique contre la perte de notre autonomie cognitive. À l’occasion de la sortie de son single « Transmutation », il redéfinit les frontières d’une scène industrielle souvent trop lisse à son goût.
1. Vous définissez votre musique comme de l’A.C.I. (Analog Core Industrial). Pourriez-vous expliquer ce que ce concept représente pour vous et en quoi il vous démarque des scènes industrielles et darkwave traditionnelles ?
L’A.C.I. signifie « Analog Core Industrial » — c’est ma création personnelle, une nouvelle direction artistique et musicale que j’ai développée. C’est une fusion délibérée : les techniques des décennies passées, principalement les synthétiseurs analogiques, rencontrent la force disruptive de l’IA moderne. En utilisant des machines analogiques pour construire le cœur du morceau, puis en « détruisant » ou en complétant cette musique par des vidéos générées par IA, j’affirme une position.
Il est important de comprendre que le « r » dans le nom de mon groupe, Manufracture Music, fait partie du programme : il représente la « manufacture » — le travail manuel, authentique, de la création musicale, par opposition à la génération de sons sans effort et sans âme via de simples requêtes (prompts). L’A.C.I. me démarque car c’est un contre-mouvement conscient. Je ne fais pas seulement de la musique ; je crée un avertissement. Alors que beaucoup de acteurs de la scène se concentrent sur l’esthétique et le polissage commercial, je me concentre sur la friction entre la passion humaine et la perte d’autonomie cognitive.
2. Votre production audio est purement tactile et analogique, profondément ancrée dans les éléments des années 80. Qu’est-ce qui a motivé votre choix de rester strictement fidèle au matériel (hardware) à une époque dominée par la production numérique et logicielle ?
Mon choix d’utiliser du matériel est fondamentalement lié à la nature du son et au processus qui se cache derrière. Les synthétiseurs analogiques possèdent des instabilités inhérentes — de légers désaccordages, des fluctuations de tension et des inexactitudes organiques que les logiciels ont souvent du mal à émuler de manière authentique. Ces « imperfections » apportent une profondeur et une présence physique que je juge essentielles.
De plus, j’ai une position claire sur la tendance actuelle de la création assistée par IA : taper une requête dans un algorithme ne fait pas de vous un musicien. Pour moi, ce processus est totalement dénué d’âme. Il y manque l’intention et l’engagement physique requis pour créer quelque chose d’authentique. Dans l’A.C.I., le but est de bâtir une base qui semble vivante et tactile. En me limitant au matériel, je m’engage avec la machine dans un processus direct et pratique, ce qui me permet de façonner des paysages sonores qui conservent un caractère brut et distinct — un processus qui ne peut tout simplement pas être reproduit par une commande générée par une machine.
3. Votre nouveau single s’intitule « Transmutation ». En quoi ce morceau représente-t-il une évolution — ou une mutation littérale — dans la discographie de Manufracture Music ?
« Transmutation » est la concrétisation charnière de la philosophie A.C.I. Ce n’est pas seulement une chanson ; c’est une manifestation du changement dont je suis témoin dans notre société. Le morceau décrit la perte symbolique des âmes humaines qui se laissent « pirater » par l’IA, perdant leur propre essence au cours du processus.
Cette évolution est cruciale car j’utilise ce titre pour aborder la menace directe qui pèse sur nos fondements démocratiques. Nous voyons de plus en plus de gens — souvent sans s’en rendre compte — laisser l’IA dicter leur vie, même dans les affaires les plus intimes et personnelles. Nous sommes orientés vers de mauvais choix, manipulés par de grandes entreprises pour ressentir certaines émotions, et nous perdons finalement notre capacité de réflexion cognitive indépendante. Si nous nous en remettons à l’IA pour résoudre nos conflits internes et nos dilemmes personnels, nous ne sommes pas simplement « assistés » — nous sommes reprogrammés. « Transmutation » capture cet état d’existence irréfléchi, guidé par la machine, et agit comme un avertissement artistique désespéré de ce qui se passe lorsque nous cessons de remettre en question nos propres choix et que nous abandonnons notre autonomie à un algorithme.
4. Les paroles et le clip de « Transmutation » explorent le paradoxe du progrès et une course où l’humanité risque d’être dépassée par sa propre technologie. Est-ce un concept purement de science-fiction pour vous, ou cela reflète-t-il vos angoisses réelles face à l’époque moderne ?
Ce n’est pas de la science-fiction pour moi — c’est une préoccupation profonde et personnelle. Je vois des gens autour de moi prendre des décisions qui changent leur vie en se basant sur les suggestions d’algorithmes, perdant la capacité de véritablement réfléchir ou même de se soucier de leur propre voix intérieure. Nous échangeons notre capacité de réflexion critique contre le confort d’être « guidés ». Cela m’effraie de voir à quel point nous nous laissons manipuler par des entreprises qui ne se soucient pas de notre bien-être, mais uniquement de notre engagement. L’A.C.I. est ma façon de hurler : « Réveillez-vous ! Nous sommes en train de nous perdre ! »
5. Enzo est de retour au chant sur ce morceau, après des performances remarquées sur « Ghosts » et « Fractured Empires ». Qu’apporte sa voix à vos compositions, et comment s’est déroulé le processus de collaboration pour cette sortie spécifique ?
Enzo est la voix parfaite pour ce message. Sa performance sur « Transmutation » n’est pas seulement du chant — c’est l’expression de ce sentiment de perdition. Notre processus consiste toujours à capturer l’émotion exacte de l’histoire. Dans ce morceau, il incarne la personne qui est sur le point d’être entièrement consumée par le synthétique. Il comprend que ma musique n’est pas juste du son, mais un message que nous devons délivrer ensemble.
6. Il y a un contraste fascinant dans votre projet : votre musique est entièrement dictée par le matériel, alors que votre univers visuel est propulsé par l’IA. Comment abordez-vous ce choc entre la nostalgie des années 80 et le futurisme dystopique ?
Ce choc est l’essence même de l’A.C.I. Il ne s’agit pas de nostalgie ; c’est une confrontation. J’utilise intentionnellement le cœur analogique pour construire quelque chose d’honnête, pour ensuite le laisser être « corrompu » ou réinterprété par des visuels d’IA. Je sais pertinemment que cette approche offense les puristes de l’EBM et de l’Industrial — ceux pour qui « l’emballage cadeau » est plus important que le contenu. J’ai été attaqué par eux à de nombreuses reprises à ce sujet. Mais honnêtement ? C’est exactement le but de l’A.C.I. Ces auditeurs ne saisissent souvent pas ce que j’exprime parce qu’ils sont trop piégés par l’esthétique de surface. En utilisant les outils mêmes qui menacent notre autonomie pour visualiser le danger, je force une confrontation. C’est censé être inconfortable, et c’est censé provoquer précisément ces personnes qui préfèrent une illusion confortable et polie à une réalité brute et critique.
7. Valerian, vous décrivez votre force créative comme le façonnage de paysages sonores où la décadence numérique rencontre l’émotion humaine. Comment parvenez-vous à injecter de la vulnérabilité et de l’émotion brute dans des rythmes mécaniques aussi implacables ?
Tout est une question d’intention. Quand j’entends de l’Industrial ou de l’EBM moderne, j’ai souvent l’impression que la prétention commerciale est au premier plan. Beaucoup d’artistes privilégient un produit poli, calibré pour les clubs, au détriment du message réel. Pour moi, c’est l’opposé de l’art. Lorsque vous créez avec une passion sincère, vous avez une responsabilité quant à ce que vous transmettez — pour les sentiments et le message derrière le bruit. Même à travers les rythmes mécaniques les plus implacables, ma vulnérabilité demeure parce que le son est le reflet de ma lutte intérieure. Je n’utilise pas la machine pour me cacher ; je l’utilise pour exprimer la peur de notre humanité qui s’efface. L’auditeur ressent cette honnêteté parce qu’elle n’est pas « produite » pour de l’audience ou des classements ; elle est produite pour faire réfléchir.
8. Parallèlement à Manufracture Music, vous menez également les projets parallèles Fourtyfication5 et Music of Synergia. Que vous permettent d’explorer ces exutoires créatifs qui ne trouveraient pas leur place dans l’univers central de Manufracture Music ?
Mes projets parallèles sont une nécessité pour mon hygiène créative. Au cours du processus de création pour Manufracture Music, je découvre souvent des sons ou des mélodies qui me semblent « trop doux » ou trop délicats pour coller au manifeste agressif et conflictuel de l’A.C.I. Ce sont des idées qui ne servent pas le récit de « l’avertissement industriel ». Fourtyfication5 et Music of Synergia me permettent d’explorer ces nuances sans diluer l’identité sans compromis de mon projet principal.
Plus précisément avec Music of Synergia, je m’éloigne intentionnellement de l’intensité de Manufracture Music. Alors que la voix d’Enzo dans Manufracture Music représente la lutte et la peur d’être « piraté », la voix de Lyz dans Music of Synergia sert de contrepoids conscient et apaisant. Ce projet n’exige rien de l’auditeur ; il n’impose pas de confrontation ni de position politique — c’est une musique faite pour être consommée sans effort en arrière-plan. Cela m’apporte l’équilibre dont j’ai besoin pour garder Manufracture Music tranchant, focalisé et libre de tout compromis commercial.
9. Vous avez déjà reçu un soutien solide de la part de radios underground indépendantes à travers le monde. Quel est votre avis sur la scène darkwave et industrielle indépendante actuelle ? Ressentez-vous un véritable renouveau en ce moment ?
Je suis conscient qu’avec mon concept A.C.I., je défie les puristes de l’EBM/Industrial qui privilégient « l’emballage » par rapport au contenu. Mais c’est exactement le but de l’A.C.I. ! Je pense qu’il y a un besoin réel d’artistes qui défendent quelque chose. Si la scène veut connaître un véritable renouveau, nous devons nous éloigner de l’approche commerciale pour revenir à la transmission d’un vrai message — pour exprimer ce qui nous émeut réellement et ce pour quoi nous nous battons.
10. « Transmutation » suscite un sérieux engouement pour la suite. Pouvez-vous donner à vos fans un aperçu de ce que vous prévoyez pour le prochain album ou vos futurs projets ?
Les prochaines étapes approfondiront le concept de l’A.C.I., mais en tant qu’artiste, j’évolue aussi. J’explore constamment de nouveaux territoires avec lesquels je me sens à l’aise. Après tout, l’esprit humain n’est pas toujours préoccupé par les mêmes sujets, et des thèmes différents exigent inévitablement une démarche musicale différente.
Cela étant dit, je suis ravi d’annoncer que mon nouveau single, « Skip My Tracks », sortira le 7 juillet. Je ne veux pas en révéler trop pour le moment, mais il représente une nouvelle facette de mon travail. De plus, de nouvelles sorties sont également prévues pour mes projets parallèles. Il y a beaucoup de mouvement dans tous mes espaces de création, alors restez à l’écoute !
