Reset 89 : 10 questions à une voix émergente du rock alternatif industriel

1. Après une période de silence, qu’est-ce qui a motivé votre retour en 2023 avec Reset 89 ?

J’ai dû simplifier le studio pour fluidifier mon processus de création musicale et me motiver à enregistrer dès que l’inspiration me vient. Cela a ravivé ma flamme créative, me permettant de me consacrer pleinement à la composition et à l’exploration sonore, au lieu de passer mon temps à reconfigurer mes synthétiseurs et à résoudre des problèmes techniques.

Vers 2010, je n’avais plus beaucoup de temps pour composer de la musique et je devais me concentrer sur ma carrière d’ingénieur logiciel. Mon équilibre vie professionnelle/vie privée était catastrophique à cette époque ! Trop de travail, pas assez de créativité, et j’étais assez déprimé.

J’ai accumulé pas mal de synthétiseurs matériels pendant cette période (peut-être les dépenses liées à la crise de la quarantaine !). J’essayais de composer de la musique pendant le peu de temps libre dont je disposais, mais tout ce matériel rendait l’enregistrement fastidieux et pénible, si bien que je n’ai terminé aucune chanson.

Aux alentours de 2020, j’ai commencé à vendre une grande partie de mes synthétiseurs afin de créer un studio plus épuré et plus efficace. Moins de matériel signifiait moins de contraintes pour le processus créatif. J’ai enfin pu recommencer à composer des morceaux.

J’ai déménagé à Brisbane, en Australie, et j’ai décidé de me lancer dans un nouveau projet musical. J’avais déjà plusieurs morceaux et j’en ai enregistré d’autres pour ce projet. C’était le début de Reset 89. Le premier album comprenait une chanson intitulée « The Brand New Fire », qui parlait de ce nouveau départ : briser les règles pour créer quelque chose de nouveau et faire ce que je voulais !

2. Votre projet semble marquer un nouveau chapitre par rapport à Claytron et Supermode. En quoi Reset 89 représente-t-il une évolution artistique pour toi?

« Claytron » était un projet qui a existé entre 2006 et 2011. J’ai récemment sorti l’album que j’ai enregistré pendant cette période : « Songs for Your Enemy ». C’est un mélange d’électro, de rock et de post-punk.

« Supermode » était un projet post-punk que j’ai mené avec mon ami et collaborateur Chris Darling entre 2007 et 2010. Nous avons enregistré une quinzaine de titres. À cette époque, le streaming n’avait pas encore pris son essor et les artistes indépendants disposaient de peu d’options pour se lancer et se promouvoir en ligne comme aujourd’hui. Bien que satisfaits de plusieurs morceaux enregistrés, nous ne savions pas quoi en faire et avons donc abandonné le projet. Si Chris est d’accord, je pourrais remasteriser l’album ultérieurement pour une diffusion en streaming. La plupart des titres, dans leur version originale, sont disponibles sur YouTube.

Pour Reset 89, la véritable évolution s’est produite lors de l’enregistrement du deuxième album, « Influence ». Après cinq longues années passées à travailler sur un projet de développement logiciel d’envergure, j’ai décidé de m’accorder une pause et j’ai pris une année sabbatique. Il m’a fallu du temps pour me déconnecter du rythme effréné du travail, mais une fois lancé, je me suis replongé dans le processus créatif pour produire ce nouvel album sans interruption.

Le fait de pouvoir consacrer du temps à ce projet et de ne pas avoir la pression du travail m’a permis de me concentrer davantage sur le perfectionnement de la production et de la conception sonore. Sans ce temps libre, je ne pense pas que j’aurais pu l’enregistrer.

3. L’album Influence propose une critique acerbe de la culture en ligne. Qu’est-ce qui a inspiré cette perspective cynique et parfois sarcastique ?

Je n’ai jamais été fan des réseaux sociaux ; pour certains, c’est une véritable drogue. J’utilisais Facebook à ses débuts, jusqu’à ce que je me mette à vérifier constamment les mises à jour et à comparer ma vie à celle des autres. C’était néfaste pour mon bien-être mental. J’avais l’impression que tout le monde menait une vie passionnante, contrairement à la mienne. J’ai alors réalisé que certaines personnes se créaient des images et des récits superficiels et exagérés de leur vie pour donner l’illusion d’un bonheur, d’une richesse et d’une perfection sans fin. J’ai supprimé mon compte vers 2013.

Je pense que les réseaux sociaux ont engendré une société à l’attention volatile. Assiste-t-on à une épidémie de TDAH ? Les gens recherchent une dose immédiate de dopamine et ne s’investissent pas dans quoi que ce soit. Je le constate partout… J’aime aller au café avec mon/ma partenaire, et il est fréquent de voir d’autres couples qui ne se parlent pas et ne profitent pas de la compagnie de l’autre, absorbés par leur fil Instagram ou TikTok.

Je pense que le monde s’apprécie mieux sans filtre, sans passer par l’objectif d’un smartphone. On n’a pas besoin de partager une photo de son repas pour passer un bon moment. On n’a pas besoin d’une validation extérieure pour chaque instant. Tout ne doit pas être une occasion de prendre une photo… Beaucoup de mes souvenirs les plus précieux n’ont d’ailleurs aucune photo !

4. Pensez-vous que les « influenceurs » ont changé la façon dont la musique est perçue et consommés aujourd’hui ?

Absolument… et pas dans le bon sens du terme ! Une grande partie du contenu en ligne est devenue très courte, un phénomène qui, je pense, a commencé avec les influenceurs TikTok et s’est répandu partout. Je déteste l’idée que la musique soit considérée comme du « contenu ».

En matière d’écoute musicale, je suis un peu vieux jeu : j’aime écouter des albums en entier… On peut passer 30 à 60 minutes plongé dans un univers sonore créé par un artiste. Je peux me laisser emporter par le vent sur les plaines désertiques, bercé par les effets de guitare hypnotiques de The Edge sur l’album The Joshua Tree de U2. C’est une expérience bouleversante d’entendre la voix incroyablement poignante de Dave Gahn sur les rythmes électroniques sombres d’Ultra de Depeche Mode, et de comprendre son combat contre la dépendance à l’époque. Je peux écouter en boucle le dernier album studio de Nirvana, In Utero, intrigué par l’état d’esprit de Kurt Cobain pendant que le légendaire Steve Albini captait sa voix brute et son énergie explosive en studio.

Un album offre une vision plus large qu’une simple chanson. C’est un instantané d’un groupe ou d’un artiste partageant ses expériences et ses émotions sur une longue période et dans un lieu précis. Une histoire racontée par fragments, des bribes qui s’assemblent pour former un récit complet et évolutif. J’adore les albums ! Une forme d’art qui s’apprécie pleinement lorsqu’on lui accorde une attention soutenue. Le « contenu court » me semble être tout le contraire. J’aime aussi beaucoup le cinéma ; j’ai une profonde admiration pour tout art éphémère.

La musique est devenue un produit de consommation. Structurer une chanson pour capter l’attention de l’auditeur dès les cinq premières secondes peut en détruire la dynamique et l’effet de montée en puissance, mais c’est pourtant ce qu’on attend aujourd’hui. Une partie du plaisir de créer de la musique réside dans le partage de l’art que l’on souhaite réaliser : susciter un débat sur des sujets de société ou exprimer une histoire personnelle d’une manière qui mette en valeur l’artiste. C’est un compromis inacceptable si les artistes doivent composer des chansons selon une formule et accepter qu’elles deviennent de simples bandes-son pour des vidéos de danse sur TikTok !

5. Votre son mêle rock alternatif et textures électroniques industrielles. Comment parvenez-vous à équilibrer ces éléments en studio ?

Pour « Influence », je voulais un son plus brut, plus rock, avec une guitare plus incisive, tout en conservant les rythmes électroniques. Reset 89 emprunte à plusieurs genres, mais je le vois plutôt comme du rock alternatif, parfois proche de l’industriel, fortement inspiré par la new wave et le post-punk des années 80.

J’adore la distorsion, les imperfections et un peu de grain dans la production : j’applique presque systématiquement distorsion, saturation et overdrive… Je m’efforce d’équilibrer le bruit avec l’égalisation en post-production. J’ai la fâcheuse tendance à abuser de la distorsion, alors je dois souvent me forcer à la réduire un peu !

Beaucoup de mes morceaux naissent de genèses électroniques, souvent séquencées sur ma Deluge (une groovebox de Synthstrom Audible, un petit fabricant néo-zélandais de synthétiseurs boutique peu connu). Portable et fonctionnant sur piles, elle me permet d’enregistrer facilement des idées et des sons le soir, confortablement installé sur mon canapé. C’est l’un des synthétiseurs/groovesbox les plus inspirants que j’aie utilisés. J’exporte les pistes audio pour les produire et les arranger ensuite dans Ableton Live. Parmi les autres synthétiseurs et groovebox que j’apprécie et utilise, on trouve l’ASM Hydrasynth, le Dirtywave M8, l’Elektron Analog Four, l’Elektron Octatrack et la Maschine + de Native Instruments.

J’ai modernisé le mobilier de mon studio pour « Influence » en y ajoutant un bureau assis-debout réglable. Cela a profondément transformé ma façon de composer. Comme j’enregistre seul, pouvoir travailler debout avec ma guitare sur l’épaule tout en utilisant confortablement mon ordinateur me permet d’être plus spontané pour enregistrer des riffs et des mélodies sans interrompre mon élan créatif.

J’utilise Ableton depuis plusieurs années (j’étais auparavant chez Cakewalk) et j’adore le contrôleur Push 3. Il offre une approche intuitive et directe pour enregistrer et jouer des idées musicales en temps réel. Je m’installe à mon bureau avec Ableton Push, mon clavier MIDI Arturia Keystep et ma guitare Ibanez S470, branchée sur mon interface Arturia AudioFuse et ses effets externes, et je me laisse emporter par la musique. J’enregistre des overdubs sur mes boucles électroniques préenregistrées jusqu’à trouver le son qui me convient. Il m’arrive aussi souvent de remplacer une ligne de basse synthétisée par une ligne de basse que j’enregistre moi-même.

Trouver l’équilibre entre le rock et la musique électronique se résume alors à l’arrangement et au mixage ; j’expérimente beaucoup avec le processus décrit ci-dessus jusqu’à obtenir un enregistrement, puis je reviens un autre jour pour ajuster l’arrangement et le mixage avec un regard neuf.

6. On y perçoit des influences telles que Nine Inch Nails et Depeche Mode. Comment ces éléments ont-ils façonné votre son tout en vous permettant de conserver votre propre identité ?

Nine Inch Nails et Depeche Mode m’ont tous deux inspiré, tant sur le plan personnel que créatif. Bien que Reset 89 ne sonne pas directement comme l’un ou l’autre de ces groupes, on y perçoit indéniablement leur influence ; je crois que ces deux groupes ont façonné mon style plus que tout autre.

J’étais ado dans les années 90, ma période musicale préférée. On me dit souvent que ma musique sonne comme celle des années 80 ou 90. Ce n’était pas intentionnel, c’est juste ce que j’aime !

Je me souviens de ma première écoute de « The Downward Spiral » de Nine Inch Nails : je n’avais jamais rien entendu de pareil ! C’était la première fois que je découvrais une musique avec un sound design aussi riche et complexe, et pourtant si brut, chaotique et destructeur. Trent Reznor est mon musicien et producteur préféré. Il est une figure emblématique de la génération X, la « génération oubliée ». Pour moi, la musique industrielle est LE son de la génération X. C’est la collision entre la beauté et le chaos du numérique et de l’analogique. Des rythmes mécaniques rigides rencontrent des guitares explosives et des distorsions de synthétiseur. Je fais moi aussi partie de la génération X et j’ai vécu la transition vers le numérique après avoir grandi dans ce qui me semble aujourd’hui un monde onirique et lointain. Cela a sans aucun doute façonné nombre de mes perspectives et opinions.

Le son de Reset 89 est aussi façonné par mes propres limites et techniques de musicien. Je ne suis ni un grand guitariste ni un grand chanteur, mais j’ai une intention et une vision claires de ce que je souhaite accomplir. Les outils, les contraintes et les choix que je fais en matière de production et d’interprétation contribuent sans doute à cette identité sonore finale.

7. Malgré des retours positifs, Influence n’a pas été promue. Pourquoi avoir fait ce choix initial, et qu’est-ce qui a changé depuis lors?

Quand j’ai fini d’écouter l’album, je ne l’aimais tout simplement plus.

J’ai commencé l’enregistrement d’Influence environ trois mois après le début de mon congé sabbatique d’un an. J’ai traversé une période dépressive juste après avoir quitté mon travail ; je me sentais perdue et épuisée. Je savais que je voulais enregistrer un album, mais maintenant que j’avais le temps, je me sentais complètement vide.

J’ai commencé à chercher de nouvelles musiques auxquelles me connecter. J’avais entendu parler du projet solo post-punk/industriel de Luis Vasquez, « The Soft Moon », mais je n’avais jamais écouté sa musique. Quand j’ai appris sa disparition tragique en 2024, j’ai été intrigué et j’ai voulu écouter son dernier album, « Exister ». Waouh ! Je ne m’étais pas senti aussi captivé par de la musique depuis longtemps. J’ai écouté « Exister » en boucle. C’était incroyablement triste de penser que cet artiste talentueux nous avait quittés, mais aussi très profond et inspirant de retrouver une œuvre qui me touchait autant. Cela m’a donné l’énergie nécessaire pour me lancer dans un nouveau projet.

Quand je travaille sur un projet, il devient une véritable obsession. Une fois l’enregistrement de l’album lancé, je n’ai pas pu m’arrêter. Les chansons ont beaucoup évolué au fil du temps, mais elles prenaient forme petit à petit. Une fois terminé, je l’ai sorti discrètement. Je l’ai regretté et détesté presque immédiatement. J’ai traversé une phase où je ne voulais même pas que quiconque l’écoute, et j’ai même envisagé de le retirer des plateformes de streaming. Je ne voulais même pas en faire la promotion.

Je ne sais pas si quelque chose a changé pour moi – je n’aime toujours pas essayer de promouvoir mon art, mais cela commence à me paraître absurde de ne pas partager quelque chose dans lequel j’ai investi autant d’efforts !

8. Votre musique se distingue par ses riffs puissants et ses refrains accrocheurs. Comment l’accessibilité est-elle importante dans un univers sonore aussi sombre et âpre ?

J’essaie d’intégrer un refrain ou un gimmick mémorable à la plupart de mes chansons. J’aime utiliser des paroles et une mélodie très simples pour le refrain, en espérant que cela rende la chanson un peu plus entraînante (et, si possible, pas du tout ringarde !).

J’ai récemment commencé à superposer et à répartir les prises vocales dans le champ stéréo – je pense que cela donne aux voix un impact spectral beaucoup plus fort et plus large dans le mixage final – je suis particulièrement content des voix pour « RTFM », qui est l’une des chansons les plus entraînantes de l’album.

Ma méthode est peut-être inhabituelle, mais je chante souvent des paroles sans queue ni tête dans le micro en faisant tourner des boucles musicales. Je chante des mots inventés qui collent à l’ambiance de la musique. Une fois que j’ai trouvé un son qui me plaît, j’écris des paroles qui collent à la mélodie et au phrasé, puis j’enregistre le chant « définitif ». C’est un peu bizarre, mais ça me permet d’expérimenter rapidement de nouvelles idées !

9. Reset 89 semble être un projet conceptuel. Concevez-vous vos albums comme des œuvres narratives ou comme des instantanés émotionnels ?

Alors que le premier album manquait de cohérence conceptuelle, le second, Influence, s’est progressivement articulé autour du thème des réseaux sociaux et de la critique de la culture en ligne. Les premiers morceaux enregistrés pour cet album étaient plus personnels (« Dissolving », « Say Nothin’ » et « Tired » s’apparentaient davantage à des instantanés émotionnels), mais j’ai finalement décidé d’axer le reste des chansons sur le concept des réseaux sociaux.

J’assume pleinement mon amour pour la musique des années 80 et 90… Le nom « Reset 89 » fait d’ailleurs référence à cette période… En quelque sorte, tout le projet est un concept : « Retour en 1989, l’apogée des années 80, et préparation à une nouvelle décennie formidable ! ». Ma chanson synthwave « 1985 », extraite du premier album, était à l’origine de cette envie de revivre les années 80 et 90 (même si la chanson suggère qu’il vaut mieux laisser les bons souvenirs intacts). Eh bien, le nom du projet a évolué à partir de cette chanson en particulier ; on a failli l’appeler « Reset 85 », haha.

Je pourrais tenter un autre album concept pour ma prochaine sortie… Je n’aime pas non plus l’IA, alors voilà, c’est une idée !

10. Alors que Reset 89 commence à gagner en visibilité, quelle est votre vision pour l’avenir – nouvelles sorties, performances en direct ou exploration de nouveaux sons et territoires?

Je continuerai à composer par passion. J’ai quelques idées enregistrées pour mon prochain album, qui est loin d’être finalisé, mais je m’oriente vers un son électro synthwave. Il y aura toujours des guitares, mais j’essaierai peut-être de créer quelque chose d’un peu plus taillé pour le dancefloor.

Monter un spectacle en direct figure sur ma liste de choses à faire – je suis sûre que ce serait très amusant !