RIOT SON et la Naissance du Spleen Appalachien

À l’occasion de la sortie de son premier EP, My Love Is A Promise That I Can’t Keep, l’artiste américain RIOT SON lève le voile sur son univers unique. Entre l’isolement brumeux des montagnes de la Caroline du Nord et la rage brute du grunge des années 90, il livre une œuvre cathartique d’une rare intensité. Rencontre avec un écorché vif qui transforme la mélancolie en un refuge cinématographique universel.

1) Votre EP My Love Is A Promise That I Can’t Keep semble profondément lié à une période de transformation personnelle. À quel moment avez-vous réalisé que cette douleur pouvait devenir une œuvre capable d’apporter du réconfort aux autres ?

RIOT SON : Je suis spirituellement inspiré par Kurt Cobain depuis le CM1 — sa façon de transmettre la douleur dans le MTV Unplugged me tenait compagnie dans le bus scolaire quand je me sentais le plus seul. Même si j’ai toujours su au fond de moi que la musique était ma voie, la prise de conscience que ma propre douleur pouvait réconforter les autres s’est vraiment imposée avec mon single « Falling Down ».

Ce morceau est né d’une rupture amoureuse compliquée, au moment précis où l’ouragan Helene dévastait ma région natale dans les montagnes. Faire face à des inondations historiques et à une perte personnelle en même temps m’a forcé à puiser dans ma muse comme une forme d’automédication. Les réactions à « Falling Down » m’ont prouvé que mon angoisse et ma mélancolie résonnaient chez les gens, et j’ai développé cette transformation brute pour en faire cet EP.

2) Vous décrivez votre style comme du « Spleen Appalachien » (Appalachian Gloom). Comment définiriez-vous cette esthétique pour quelqu’un qui découvre RIOT SON pour la toute première fois ?

RIOT SON : C’est drôle — je ne sais pas si je me suis un jour posé pour lui donner ce nom-là moi-même, mais l’étiquette est restée, et j’ai fini par l’adorer. Pour moi, le « Spleen Appalachien », c’est le son du brouillard qui tombe sur les Blue Ridge Mountains à deux heures du matin. C’est la rencontre entre cette énergie montagneuse, ancienne et isolée, et la rage brute et saturée de la scène grunge des années 90.

Si vous découvrez RIOT SON pour la première fois, imaginez le calme obsédant des bois mêlé à l’énergie « j’en ai rien à foutre » d’un concert punk dans un sous-sol. C’est crasseux, c’est moite, et c’est profondément ancré dans l’idée qu’il existe une certaine forme de beauté que l’on ne trouve que dans les ombres.

3) « Slowly Without You » est né lors d’une virée nocturne en voiture à travers les montagnes Appalaches. Que représentent encore Boone et la Blue Ridge Parkway dans votre processus de création aujourd’hui ?

RIOT SON : Techniquement, je me considère comme un chanteur folk. Parce que les montagnes Appalaches ont été historiquement très isolées, notre culture s’est imprégnée du climat et du relief. En tant que natif de Boone, raconter des histoires fait naturellement partie de notre façon de communiquer. Comme pour le blues, il y a une certaine mythologie dans les récits d’ici qui devient un art de vivre et qui déteint fortement sur la musique.

Ma musique n’est qu’une branche de plus de cette culture appalachienne, mais elle est aujourd’hui découverte par le monde entier dans toute sa brute authenticité. J’ai aussi toujours ressenti un lien profond avec le grunge pour cette même honnêteté brute. C’est drôle, parce que le grunge a en fait explosé au Royaume-Uni avant de conquérir l’Amérique, donc j’ai l’impression que le public là-bas comprendra vraiment ce que je fais. L’imagerie gorgée de pluie et les brouillards émotionnels de ces montagnes transparaîtront toujours dans ma musique, comme des gouttes de pluie glissant sur une vitre.

4) Votre technique d’enregistrement en « pyramide » utilisant les micros vintage Shure O’Dyne 533SA et AKG C214 a suscité beaucoup de curiosité. Comment cette expérimentation technique a-t-elle façonné l’impact émotionnel final de la chanson ?

RIOT SON : Je voulais que le processus d’enregistrement lui-même ressemble à un espace physique. Le Shure O’Dyne 533SA est un micro vintage avec un grain de médiums incroyablement sale, compressé et saturé. Je l’ai placé au sommet de la « pyramide » pour capturer la rage brute et incisive de ma voix. En dessous, l’AKG C214 sert de base large et cristalline, capturant la chaleur ambiante profonde et la respiration naturelle de la pièce.

Le mélange des deux a créé un véritable tiraillement sonore. Cela a façonné l’impact émotionnel de la chanson en donnant l’impression que la voix est à la fois lointaine et inconfortablement proche. On obtient la clarté belle et léchée d’un morceau moderne, mais constamment hantée par ce fantôme lo-fi et sale du passé. Cela force l’auditeur à entrer dans le même état d’esprit claustrophobe et émotionnel que celui dans lequel j’étais quand je l’ai écrit.

5) Votre musique porte des traces d’artistes tels que The Smiths, Beach House, Cigarettes After Sex et My Chemical Romance. Comment avez-vous réussi à transformer ces influences pour en faire quelque chose qui vous est propre ?

RIOT SON : Ces artistes sont des piliers majeurs pour moi en raison de la manière dont ils utilisent la mélancolie comme une arme. Pour « Slowly Without You », le modèle était spécifiquement un mélange de « Nothing’s Gonna Hurt You Baby » de Cigarettes After Sex et de « Space Song » de Beach House. Mon producteur, Manget$u, a tissé ces textures lourdes et atmosphériques dans le morceau comme une araignée tisse sa toile. Cela a créé ce brouillard collant, moite et obsédant qui ne vous lâche plus.

J’ai combiné cette ambiance avec la dimension émotionnelle brute de « Cemetery Drive » et « Early Sunsets Over Monroeville » de My Chemical Romance, ainsi qu’avec le romantisme sombre de Robert Smith [sic] de The Smiths et de The Cure.

Les paroles me sont toutes venues d’un coup lors d’une virée nocturne dans un épais brouillard de montagne. Pour s’assurer que ces influences ne sonnent pas juste comme une copie, nous avons utilisé ce micro vintage Shure O’Dyne de 1974. Il a capturé ces voix spectrales qui s’effacent dans l’oubli, tandis que la précision de l’AKG C214 enveloppait la chanson dans une couverture chaude. Nous avons pris l’ADN de nos groupes préférés et l’avons filtré à travers l’atmosphère physique des montagnes Appalaches.

6) Vous avez travaillé avec une équipe internationale répartie entre l’Allemagne, le Royaume-Uni et le Canada. Qu’est-ce que cette collaboration mondiale a apporté à un projet pourtant si ancré dans l’isolement des montagnes de Caroline du Nord ?

RIOT SON : Cela a créé un paradoxe fascinant : la musique semble complètement isolée, mais l’infrastructure derrière elle était sans frontières. J’étais assis seul dans le silence pesant des montagnes de Caroline du Nord, mais numériquement, j’étais branché sur une équipe qui était sur la même longueur d’onde que moi.

Travailler avec Manget$u en Allemagne, aux côtés d’équipes au Royaume-Uni et au Canada, a donné au projet un paysage sonore immense. Ils n’ont pas grandi dans les Appalaches, ils ont donc regardé mon monde à travers un prisme totalement différent. Ils ont pris mon isolement brut et localisé pour le traduire en une expérience cinématographique massive et soignée, à laquelle n’importe qui, n’importe où dans le monde, peut s’identifier. Cela m’a prouvé que la vraie détresse, le chagrin d’amour et la mélancolie n’ont pas besoin de passeport — ils sonnent de la même façon que vous soyez dans un chalet à Boone ou dans un studio à Berlin.

7) Vos chansons passent souvent d’une tension émotionnelle intense à des moments très fragiles, murmurés. Ce contraste est-il le reflet de vos propres contradictions intérieures ?

RIOT SON : Absolument. Pour en revenir à la raison pour laquelle je me considère comme un chanteur folk, je regarde les grands qui m’ont inspiré — comme Robert Smith, Gerard Way, ou le travail plus tardif de Kurt Cobain. Leur musique était intensément personnelle et intime. Je puise dans cette même énergie vulnérable, mais je canalise aussi la fréquence de ces montagnes ancestrales. C’est exactement la sensation que l’on ressent lorsque l’on se retrouve seul dans une forêt couverte de mousse, avec pour seule compagnie ses propres pensées.

Avec ce niveau d’intimité, je veux ouvrir mon cœur de manière si totale que l’auditeur ait l’impression d’être assis dans la pièce juste à côté de moi. En tant que RIOT SON, cette connexion brute est la qualité la plus importante que je développe. Mes chansons sont un reflet personnel, mais elles agissent comme un miroir pour tout le monde. Les Beatles ont prouvé que la musique pouvait toucher une conscience collective massive. J’espère faire de même un jour. La réalité de la vie est que nous sommes toujours seuls — mais grâce à la musique, nous ne le sommes jamais vraiment. C’est incroyablement gratifiant de vibrer à ce point avec mon public de base.

8) Vous parlez souvent d’être un « paria incompris ». Pensez-vous que la musique underground soit devenue aujourd’hui un refuge pour les personnes qui se sentent déconnectées ou laissées pour compte ?

RIOT SON : La musique underground a toujours été un refuge depuis l’avènement du disque vinyle, mais le paysage a fondamentalement changé. Internet et l’accélération des technologies portables ont fait que les jeunes se sentent plus exclus, isolés et aliénés derrière leurs écrans que jamais auparavant.

La société nous a toujours imposé de lourdes attentes, mais il y a maintenant cette immense pression numérique de devoir se mettre en scène. L’authenticité est devenue une compétence rare parce que les gens sont obligés de jouer une pièce de théâtre juste pour récolter de l’influence et de la reconnaissance. J’ai l’impression que la vraie culture est en danger d’être aseptisée, mais l’antidote vient de régions isolées comme les montagnes Appalaches.

L’énergie naturelle et brute qui prospère ici, dans les montagnes, me traverse comme un conducteur. Elle commence, lentement mais sûrement, à résonner à l’échelle mondiale, en particulier auprès des auditeurs britanniques. Je préfère de loin être incompris et me connecter profondément avec les parias qui ont le courage d’être eux-mêmes, car cela devient chaque jour plus difficile. Comme Kurt Cobain l’a si bien dit : « Je préfère être détesté pour ce que je suis, qu’aimé pour ce que je ne suis pas. »

9) L’univers visuel développé aux côtés de Very Rare Cinema et du réalisateur Mark semble tout aussi important que la musique elle-même. Quel rôle l’imagerie joue-t-elle dans le projet RIOT SON ?

RIOT SON : Pour moi, l’imagerie ne façonne pas seulement le projet — elle est le projet. Si la musique est le fantôme, le visuel est la maison qu’il hante. J’ai toujours vu la musique en couleurs, en textures et en paysages. Quand j’écrivais l’EP, je n’entendais pas seulement des sons de guitare ; je voyais le grain de la pellicule et la façon dont les phares éclairent le brouillard de la montagne.

Collaborer avec le réalisateur Mark et Very Rare Cinema a changé la donne. Mark a un parcours incroyable — il a travaillé avec Chief Keef et a fait la vidéo des premières tournées de Juice WRLD — il sait donc exactement comment capturer l’énergie culturelle brute. Apporter ce niveau de hargne propre au hip-hop dans un projet de rock alternatif « Spleen Appalachien » crée une esthétique totalement nouvelle.

C’est un honneur de construire ce monde avec eux, surtout en ce moment. Very Rare Cinema Management est déjà implanté à New York et Los Angeles, mais ils étendent actuellement leurs activités à Londres. J’ai travaillé en étroite collaboration avec le responsable de cette expansion au Royaume-Uni, et RIOT SON est officiellement programmé pour être l’un des tout premiers artistes qu’ils lanceront de l’autre côté de l’Atlantique. Nous ne faisons pas seulement des clips musicaux ; nous posons les bases d’un univers cinématographique sombre et continu qui jette un pont entre l’underground américain et la scène britannique. La musique et l’image se fondent l’une dans l’autre au point qu’on ne peut plus les séparer.

10) Après un premier EP aussi introspectif, où voyez-vous RIOT SON aller ensuite : vers des territoires encore plus sombres, plus de lumière, ou peut-être un nouvel équilibre entre les deux ?

RIOT SON : Travailler avec Manget$u depuis l’Allemagne sur My Love Is A Promise That I Can’t Keep m’a vraiment obligé à mettre mes émotions brutes sur la table. Je voyais ce projet comme un chapitre nécessaire de catharsis personnelle et de libération pour l’auditeur.

Pour cette prochaine sortie de cinq titres, l’énergie a complètement changé. J’ai collaboré depuis Londres avec le producteur Philip Spalding, dont la lignée musicale remonte directement au légendaire Martin Rushent — l’homme qui a produit les sons post-punk emblématiques de Joy Division et de The Stranglers. Philip et moi partageons une connexion profondément magnétique, presque électrique. Les nouveaux morceaux ont jailli de nous comme des transmissions en rafale.

Sur le plan sonore, nous penchons fortement vers un côté théâtral du rock ‘n’ roll qui mélange mystique sombre et attitude (swagger) avec mon écriture habituelle, intime et confessionnelle. C’est un tourbillon de théâtralité assumée, conçu pour insuffler une nouvelle vie au genre. Cela va ressembler à une tempête qui balaie le pays — et j’ai bien l’intention de chevaucher la foudre.