Découvrez l’univers de SATSUMA, un artiste à l’approche brute et authentique qui transforme ses expériences personnelles en paysages sonores immersifs. De son passé dans la Marine à ses influences rock alternatif des années 90, il livre ici un témoignage poignant sur la création de son premier EP, Anodyne. Un entretien sincère sur la vulnérabilité, l’indépendance artistique et la quête de soi.
1. Anodyne est un premier EP très personnel. À quel moment avez-vous réalisé que ces chansons formaient un projet cohérent méritant d’être partagé ?
J’en ai pris conscience après avoir terminé « Scorched Earth ». En deux ou trois semaines, j’avais produit une dizaine de morceaux pour l’album. C’était une tâche ardue de faire en sorte que tout semble appartenir au même univers ; j’avais commencé à écrire l’EP tout au long de l’année 2025, mais je n’étais jamais satisfait du son. Le point de bascule a été de trouver le bon ton de guitare et d’expérimenter avec mes voix pour que les morceaux soient harmonieux et que chaque partie se complète. Une fois « Scorched Earth » terminé, j’ai écouté l’ensemble et j’ai séquencé le disque pour que le récit transporte l’auditeur selon un arc émotionnel. J’ai appris à composer en restant au même « endroit » émotionnel, ce qui lie l’œuvre naturellement.
2. Vous adoptez une approche totalement DIY, jouant et produisant tout vous-même. Est-ce une nécessité artistique ou un moyen de garder un contrôle émotionnel total sur votre musique ?
Mon approche est plutôt ancrée dans la nécessité, mais je suis très prudent à l’idée de créer avec un groupe par souci de cohérence avec mon éthique personnelle. Je crée souvent ces morceaux très rapidement en appliquant un principe utilisé en art visuel appelé « Alla Prima ». Dans le contexte musical, cela signifie que j’essaie de tout faire le plus vite possible pour préserver l’intention émotionnelle initiale du morceau. Si je reviens sur une chanson plus tard, mon état d’esprit a changé, et cela peut sembler forcé. J’ai une exigence d’honnêteté et d’authenticité très élevée pour que l’auditeur puisse mieux s’identifier aux thèmes abordés.
3. Votre parcours — de la Marine à la musique — est unique. Comment cette transition a-t-elle façonné votre identité musicale ?
Aussi étrange que cela puisse paraître, bien que la Marine ait été une étape majeure de ma vie d’adulte, elle n’entre presque jamais dans mes paroles. La Marine a causé indirectement la création de mon identité artistique car, en partant, je n’arrivais pas à trouver mes marques dans la vie civile ; je ne savais plus qui j’étais sans l’uniforme. Je me sentais aliéné par cette expérience car j’ai servi à bord de sous-marins, une réalité que la plupart des civils ne peuvent pas saisir. À mon retour après deux ans, mon père semblait plus importuné par ma présence qu’autre chose. Mon identité artistique est donc devenue inévitable, car je ne voyais pas d’autre alternative.
4. Vos paroles explorent des thèmes intimes et parfois difficiles. L’écriture est-elle une forme de thérapie ou un moyen de vous connecter aux auditeurs ?
Mes paroles sont surtout un moyen de traitement interne. Il m’a fallu du temps pour être à l’aise avec cette vulnérabilité, mais je la considère comme essentielle au son. Je crois qu’en étant honnête, je peux créer quelque chose d’universel. Je crée de la musique parce que j’ai des choses à dire et que j’aimerais que quelqu’un m’écoute, et peut-être ainsi offrir à quelqu’un ce qu’il a besoin d’entendre. Le morceau « Touch of Your Breath » est une exception : je l’ai écrit pour un ami qui s’est confié sur une enfance difficile. Je l’ai écrit le soir même pour lui donner un sentiment de validation et le remercier de sa confiance.
5. On ressent une forte influence du rock alternatif des années 90 dans votre son. Que vous offrent ces textures que la scène actuelle n’offre pas toujours ?
Ces textures sont fondamentales car elles semblent plus ancrées et reflètent mieux les thèmes lourds de ma musique. Beaucoup d’artistes actuels ont des sons très polis et nets, mais je trouve que cela crée une distance émotionnelle. Quelque chose d’un peu brut rend la chanson plus « habitable » comme espace de réflexion. Je ne crois pas à la perfection en musique — je ne suis pas parfait moi-même, et ma musique doit refléter cela. L’imperfection est sous-estimée.
6. Vous avez cité des albums comme Jar Of Flies et The Bends. Comment ces influences se traduisent-elles dans votre travail ?
Ce sont pour moi les albums essentiels qui parviennent à équilibrer la vulnérabilité vocale et émotionnelle avec un son rock lourd. Je voulais créer quelque chose qui possède ce côté « sale » tout en conservant une certaine beauté. Jar Of Flies est particulièrement intime ; bien qu’Alice In Chains ait un son imposant, ils ont montré la puissance de la mise à nu, ce qui me fascine.
7. Le son de Anodyne est à la fois brut et immersif. Comment équilibrez-vous les imperfections vocales et l’authenticité émotionnelle ?
Pour moi, les deux vont de pair. J’ai mis longtemps à apprécier ma propre voix. Mais avec la confiance, j’ai compris que les imperfections sont aussi importantes que les notes justes. Une musique trop produite semble souvent distante ; les imperfections créent un sentiment d’humanité qui touche davantage l’auditeur.
8. Vous avez commencé par enregistrer sur votre téléphone. Quelle part de cette spontanéité initiale influence encore votre processus ?
Honnêtement, le processus est resté le même. Je commence généralement par une mélodie, souvent dans un état émotionnel brut, et je chantonne jusqu’à trouver les mots justes. J’ai environ 300 mémos vocaux dans mon téléphone. Au début, j’écrivais presque une chanson par jour pour découvrir où ma voix se posait naturellement. La seule différence aujourd’hui est que j’enregistre le chant et les instruments séparément, ce qui fut un apprentissage difficile car j’ai appris à chanter en jouant.
9. Le projet est né durant une période de bouleversements personnels. Faire de la musique vous a-t-il aidé à redéfinir qui vous êtes ?
Cela m’a surtout permis de m’assurer de qui je suis. C’était une période difficile, sous une grande pression interne. La musique est devenue un objectif auquel m’ancrer. Mon but principal était de mieux me comprendre ; je ne pouvais pas imaginer vieillir sans avoir exprimé ce que je ressens dans Anodyne. Je n’ai pas parlé à mon père depuis des années. Quand j’ai fini « Scorched Earth » à 4 heures du matin, j’ai gravé un CD, écrit les paroles, et je suis allé le déposer dans sa boîte aux lettres sous la pluie. Ce moment a été cathartique : il a marqué le point où j’ai enfin réussi à être moi-même, sans peur.
10. Vous avez déjà mentionné un nouveau projet en préparation. Où voulez-vous emmener votre son et votre narration ?
J’ai une idée claire pour la suite. Je vise la sortie d’un single de 2 ou 3 titres cet été, puis un autre EP ou mini-album d’ici la fin de l’année. J’affine ma production pour obtenir quelque chose de plus serré rythmiquement. Je veux plus de contrastes dynamiques et des voix plus imposantes et « confrontationnelles ». Je vais continuer d’expérimenter avec des éléments atmosphériques, du feedback et des riffs plus rapides. Côté paroles, je resterai introspectif, mais je veux aussi regarder vers l’extérieur, notamment vers les dynamiques sociales et l’aliénation. Curieusement, la sortie de l’album a créé une certaine barrière avec mon entourage, ce qui m’aliène, mais cela nourrit énormément ma créativité.
