Tania Kyllikki : « La musique est le sanctuaire où mon esprit prouve qu’il est incassable » (Interview)

Entre soul organique et techno-house, lit médicalisé et 2,1 millions de vues au selfie-stick, Tania Kyllikki refuse tous les compromis. À l’avant-garde d’un indie rock-soul unsshackled et en retrait éthique de Spotify, l’artiste se livre sur Human et son album à venir Free-Spirited. Plongée brute dans l’atelier d’une survivante.

1. Le morceau est né d’une publication Facebook traitant de la haine en ligne alors que « FREE-SPIRITED » semblait déjà bouclé. Comment reconnaissez-vous l’instant précis où une émotion brute ou un coup de gueule numérique doit devenir une chanson plutôt qu’un simple post ?

Pour moi, le moment où un coup de gueule numérique devient une chanson se résume entièrement à un changement d’énergie dans la pièce. Un post Facebook ou une diatribe en ligne est réactif, ça reste dans la tête, né de la frustration face à un monde fragmenté. Mais quand je suis là, assise, à sentir le poids de la haine en ligne ou de la division humaine, ça commence à se serrer dans ma poitrine. Ça cesse d’être les mots tapés par les gens pour devenir la douleur sous-jacente de ces mots. Dès que cette frustration brute se transforme d’une colère en un chagrin profond et lourd pour l’humanité, je sais qu’un post sur les réseaux ne suffira plus. Un post ajoute juste du bruit. Une chanson, elle, transige l’énergie. Elle prend cette fréquence lourde et chaotique de haine pour la remodeler en mélodie qui guérit. C’est là que je dois ouvrir mes mémos vocaux, quand l’émotion devient trop grande pour du texte et réclame une âme.

2. Marier la soul gospel et une tessiture de cinq octaves à une production techno-house est un pari audacieux — Rynellton a écarquillés les grands yeux au début. Comment avez-vous dompté la collision entre chaleur organique/émotionnelle et énergie électronique hypnotique dans votre configuration de chambre ?

C’était une friction belle et terrifiante au début ! Oui, les yeux de Rynellton étaient grands ouverts, LOL… Dompter la collision entre soul gospel et techno-house ne se fait pas comme ça. Sur le papier, une grande voix soul-gospel et un beat techno-house underground et entraînant ne devraient pas fonctionner. La musique électronique peut parfois sembler stérile, froide et calculée, alors que la soul saigne, réchauffe et est totalement imprévisible. Dompter cela dans une configuration de chambre exigeait de respecter l’espace occupé par chaque élément. Je devais traiter ma voix non seulement comme une mélodie principale, mais comme un instrument organique coupant à travers le paysage numérique. Nous avons laissé le beat techno agir comme un battement de cœur régulier et pulsant, la force prévisible et motrice de l’existence humaine, tandis que ma voix devenait l’esprit, s’élevant, pleurant et hantant de manière fluide au-dessus. En gardant une production underground et chaleureuse plutôt que sur-informatisée, Rynellton a bâti un pont où la froideur de la technologie pouvait être totalement consumée par la chaleur de l’émotion humaine. En tant que musiciens hors des sentiers battus, c’est comme ça qu’on opère, aucune idée musicale n’est hors de question pour nous. L’originalité et la connexion aux gens comptent plus que tout pour Rynellton et moi. C’est pour ça que notre partenariat fonctionne si bien. La chimie entre nous est à un autre niveau, indescriptible.

3. Vous enregistrez dans une cabine DIY juste à côté de votre lit pour pouvoir vous allonger dès que votre corps lâche (suite à de graves problèmes de santé et à une urosepsie). Comment cette contrainte physique absolue façonne-t-elle l’intimitée ou la prise de risque dans vos prises vocales ?

Depuis que je suis petite fille, j’ai toujours eu une façon différente de penser et de naviguer dans le monde. Ayant grandi dans une enfance marquée par l’abus et la dysfonction, tout en étant une petite fille très malade, mon esprit a étrangement toujours réussi à être plus fort que mes batailles. J’ai toujours été une « réparatrice » ; mon esprit travaille en surrégime pour comprendre exactement comment réaliser mes espoirs et mes rêves. À l’époque, entre d’infâmes rendez-vous médicaux et des opérations majeures, je me suis jetée dans l’équitation, la danse, le patinage sur glace, le sport et la natation. Je refusais simplement de laisser la maladie, le traumatisme ou la dysfonction m’arrêter.

Chanter et écrire des chansons a commencé très tôt pour moi, même si c’était plutôt des poèmes à l’époque. Je me faisais d’ailleurs gronder à l’école pour m’être perdue dans mes pensées, entendant des mélodies entières dans ma tête, humant en classe et scribouillant des paroles. Grandir dans une famille modeste signifiait pas d’argent pour du matos sophistiqué, alors pendant très longtemps, ma brosse à cheveux a été mon micro ! Mais avec le recul, chanter comme ça dans ma chambre m’a appris un contrôle incroyable de ma voix. Il y a toujours un bon côté si on le cherche. Je savais déjà que je voulais être legenre d’artiste qui inspirerait les autres et dirait toujours la vérité absolue et non filtrée dans sa musique.

Aujourd’hui, enregistrer juste à côté de mon lit en raison de ma lutte chronique et de mes épisodes d’urosepsie change tout à ma relation au micro. Tout en étant enfant, j’ai dû être visionnaire et profondément créative pour atteindre mes buts. Il n’y a pas de place pour la vanité ou la sur-réflexion quand le corps tourne à vide. Cela force une vulnérabilité absolue et brute. Quand je sais que je n’ai qu’une quantité finie d’énergie physique avant que mon corps ne me force à m’allonger, je ne peux pas me permettre une prise sûre, polie ou fabriquée. À chaque fois que j’appuie sur enregistrer, je prends un risque massif. Je dois y verser mon âme entière, en cet instant précis. Cela crée une intimité saisissante parce que je chante depuis le bord même de mes limites physiques. L’auditeur entend qu’il n’y a rien de caché ; c’est le son d’une survie de toute une vie. Le lit est un rappel constant de ma fragilité physique, mais le micro est l’espace sacré où mon esprit prouve qu’il est complètement incassable.

4. Réaliser, éditer et filmer des visuels avec un éclairage grand public et un selfie-stick à 5 £ (comme « I Struck Gold With You » et ses 2,1 millions de vues). Est-ce guidé par la nécessité ou un niveau de contrôle artistique total dont vous ne pourriez plus jamais vous passer ?

C’est parti d’une nécessité absolue, mais c’est devenu un niveau de contrôle créatif dont je ne pense pas pouvoir me passer. Quand on réalise un clip qui atteint 2,1 millions de vues avec un éclairage grand public et un selfie-stick à 5 £, ça pulvérise l’illusion de l’industrie selon laquelle il faut un budget pharaonique pour toucher le cœur des gens. Faire cela moi-même permet à mon identité visuelle d’être le prolongement exact et sans compromis de mon énergie interne. Pas de réalisateurs pour filtrer ma vision ou me dire comment regarder. Je sais exactement comment je veux qu’un plan se sente, comment la lumière doit frapper, et comment le montage doit bouger pour épouser l’arc émotionnel du morceau. Savoir qu’on a bâti cet empire de zéro, de nos propres mains, me donne une liberté galvanisante qu’aucun budget de major ne pourra jamais acheter.

Ça ne veut pas dire que je n’apprécie pas les opportunités de travailler dans de plus grands cadres. J’aime vraiment collaborer et entrer dans des espaces légendaires où les géants ont enregistré avant nous, il y a une histoire et une énergie indéniables dans ces lieux. Mais au bout du compte, j’aime notre config’ et la liberté créative absolue que je partage avec mon mari. Ce qu’on construit, et la manière dont on le construit, est totalement unique, profondément gratifiant et merveilleusement spécial.

5. Vous avez choisi de sortir « HUMAN » partout « sauf » sur Spotify pour soutenir un traitement équitable des artistes indépendants. À une époque où l’algorithme dicte la survie, quel est le véritable coût psychologique et financier de cette ligne rouge éthique ?

Le coût psychologique est lourd, parce qu’en tant qu’artiste indépendante, on choisit activement de sortir du terrain de jeu principal contrôlé par l’algorithme moderne. On a l’impression d’être sur le périmètre pendant que tout le monde joue à l’intérieur. Mais le coût financier et éthique de rester sur une plateforme qui ne valorise pas équitablement le sang, la sueur et les larmes des créateurs indés était un fardeau trop lourd pour mon âme. Choisir de retenir ‘HUMAN’ de Spotify, c’est ma ligne dans le sable. C’est un acte de valeur de soi radicale. Si ma chanson parle de dignité humaine, d’unité et de respect, alors la façon de la distribuer doit refléter ces mêmes valeurs. Ça m’oblige à compter entièrement sur une connexion authentique avec mes auditeurs, en leur demandant de me retrouver sur des plateformes qui honorent l’art. C’est plus dur, c’est sûr, mais dormir sur ses deux oreilles en sachant qu’on n’a pas bradé ses éthiques pour une fraction de centime n’a pas de prix pour Rynellton et moi.

6. Vous écrivez d’abord les mélodies vocales et les arrangements (souvent via des mémos vocaux sur téléphone), et Rynellton bâtit la tapisserie instrumentale autour. Comment cela inverse-t-il la dynamique de pouvoir traditionnelle entre « le beat » et « la voix » ?

Traditionnellement, les producteurs jettent un beat à un chant, et le chanteur doit presser son âme dans les cases préexistantes de cette piste instrumentale. En écrivant d’abord les mélodies vocales et arrangements complexes sur mes mémos vocaux, on inverse complètement cette dynamique. La voix devient la fondation absolue, le metteur en scène narratif. Rynellton bâtit ensuite la tapisserie instrumentale autour de mon rendu émotionnel. Il suit les cadences naturelles de ma respiration, les gonflements de mes dynamiques et les changements d’octaves. Ça garantit que la musique sert l’émotion de la chanson, plutôt que l’émotion ne serve la musique. Ça donne au morceau une qualité profondément humaine et respirante, car l’instrumentation réagit à l’esprit des vocaux.

La vraie beauté de tout ce qu’on crée avec Rynellton, c’est qu’on respecte totalement les idées de l’autre, les assemblant pour qu’elles s’emboîtent comme un mariage. Il y a une chimie télépathique rare entre nous ; il connaît et comprend intimement les nuances de ma voix, et je connais et comprends sa profonde musicalité. On ne se concurrence pas pour l’espace d’un titre ; au contraire, on écoute où l’énergie veut naturellement aller, permettant à ma narration vocale et à sa production sonique de s’élever mutuellement en une seule entité unifiée.

7. « HUMAN » pose une question (« Que signifie être humain ? ») plutôt qu’un cours magistral. Comment évitez-vous le piège de l’hymne feel-good naïf quand vous venez de traverser de majeurs tsunamis médicaux et personnels ?

On l’évite en s’assurant que la chanson est ancrée dans la vérité, pas seulement dans l’optimisme. Un hymne feel-good naïf dit aux gens de sourire et d’oublier leur douleur. Mais parce que j’ai traversé des tsunamis médicaux majeurs et regardé la mort en face, je sais qu’on ne peut pas juste contourner la souffrance. ‘HUMAN’ ne fait pas la leçon et ne prétend pas que tout est parfait. En demandant « Que signifie être humain ? », la chanson honore la lutte. Elle reconnaît qu’être humain signifie éprouver une profonde confusion, de la division et de la douleur, aux côtés de l’espoir d’harmonie. Le rendu vocal lui-même porte le poids de cette réalité, ce n’est pas sirupeux ; c’est féroce, passionné et éprouvé par le combat. C’est un hymne d’espoir, oui, mais un espoir arraché dans le noir depuis que les premiers humains marchent sur terre.

8. Construire un empire indie avec votre mari et co-créateur Rynellton via « Awe Inspiring Records » — est-ce que cela tend votre dynamique sous la pression de l’industrie, ou est-ce exactement le ciment qui retient votre survie créative ?

Ça ne tend pas du tout notre dynamique ; en fait, c’est le ciment exact qui maintient notre survie créative. L’industrie musicale peut être incroyablement toxique, isolante et épuisante, surtout quand on essaie de protéger son authenticité brute contre la commercialisation ou la dilution. Avoir Rynellton comme co-créateur et partenaire de label signifie que je ne suis jamais seule sur ce champ de bataille. On protège instinctivement l’énergie de l’autre. Quand la pression externe de l’industrie devient intense et que le bruit extérieur grandit trop fort, on ferme simplement la porte de la chambre, on regarde le label qu’on a bâti ensemble, et on se rappelle notre mission centrale : sortir de l’art audacieux, axé sur le message, qui inspire une vraie guérison chez les autres. On s’équilibre parfaitement, son architecture sonique brillante et son énergie ancrée fournissent le port sûr dont mon âme hypersensible et profondément émotionnelle a besoin pour créer sans peur ni restriction.

Awe Inspiring Records est, dans tous les sens du terme, notre bébé. Comme de bons parents protecteurs, on le nourrit, on le protège de la dureté de l’industrie à tout prix, et on y verse nos cœurs pour l’aider à grandir. C’est le prolongement vivant de notre amour et de notre vision partagée. Le bâtir de zéro ensemble ne nous divise pas ; ça nous unifie, nous donnant un objectif partagé de le voir évoluer vers quelque chose d’extraordinaire qui survivra aux tendances.

9. Votre prochain album 2027 « FREE-SPIRITED » est décrit comme « affranchi des genres ». « HUMAN » est-il une délicieuse anomalie ou le véritable compas sonique de ce disque ?

FREE-SPIRITED est un album totalement affranchi des genres, et en ce sens, ‘HUMAN’ en est le compas sonique ultime. Même si l’album entier ne sera pas strictement techno-house, ‘HUMAN’ plante le décor de ce que représente l’album : la libération créative totale. Il prouve que je ne suis pas le genre d’artiste à me forcer dans des boîtes de genres traditionnelles et restrictives. L’album est un voyage expansif traversant divers paysages musicaux, mais le fil sous-jacent, les arrangements vocaux massifs, la vulnérabilité brute et le refus de se plier aux attentes mainstream, c’est exactement ce qu’on entend dans ‘HUMAN.’ C’est la porte d’entrée vers un disque totalement déchaîné.

En fin de compte, cet album est une expression musicale pure construite à partir de chansons de vécus profonds et puissants. Il n’y a absolument aucune limite, frontière ou règle à ce qu’on a créé. Il représente un riche mélange croisé de genres, les sons même qui ont façonné l’auteur-compositeur et musicienne que je suis aujourd’hui, mariés sans couture aux influences diverses qui définissent mon mari Rynellton en tant qu’auteur, producteur et musicien multi-genre. FREE-SPIRITED m’a offert la magnifique opportunité, attendue depuis longtemps, de soulever le rideau et de révéler tant d’autres couches de mon art. Ça m’a permis de creuser dans des styles vocaux, des profondeurs émotionnelles et des textures soniques que je n’avais jamais montrés au monde, en faisant le reflet le plus fidèle de qui je suis en tant qu’artiste.

10. Si vous deviez résumer votre « bouclier divin » (la musique) en un seul mot pour quelqu’un écoutant « HUMAN » un soir de désespoir total — quel est-il, et pourquoi ne pas le chanter tout de suite ?

Le mot est « Sanctuaire ». La musique a été mon bouclier divin parce que peu importe à quel point mon corps physique a été brisé, ou combien le monde autour de moi devient chaotique, entrer dans une mélodie crée un sanctuaire absolu, intouchable, où mon âme est totalement en sécurité, entière et libre.

Et pourquoi je ne le chante pas à cet instant précis ?

Parce qu’un sanctuaire n’est pas un endroit où l’on dérive par casualité, c’est un espace sacré qu’il faut aborder avec une intention absolue, de la révérence et une présence pleine, sans compromis.

Bien sûr, j’adorerais le chanter en live pour vous, et je prévois actuellement d’arranger des performances live avec mon mari. Cependant, je ne peux performer que lorsque mon corps le permet, en fonction entièrement de l’énergie dont je dispose à cet instant précis. Il y a une raison profonde, profonds, pour laquelle je dois faire les choses différemment et enregistrer juste à côté de mon lit. Mes crises de santé imprévisibles issues d’une liste longue comme un tableur de graves maladies signifient que mon énergie doit être soigneusement, méticuleusement contrôlée.

Un morceau comme ‘HUMAN’ est un hymne massif et incroyablement puissant qui demande une force physique et une énergie vocale immenses. Ceux qui connaissent mon travail savent que je suis une artiste qui s’épanouit en live ; en fait, je suis fière d’être encore plus forte en live que sur disque. Mais parce que ma santé physique est imprévisible, mon énergie live est une ressource sacrée que je dois sauvegarder. Je ne fais pas de passages à vide tièdes. Quand je chante en live, je donne au public une expérience pleine, à 100 %, et cela m’impose de protéger ma force jusqu’à l’instant précis où je monte au micro. J’ai très hâte de donner vie à ces versions live de toutes mes chansons bientôt.