Entre rigueur classique et modernité visuelle, la pianiste et compositrice Tingting Wu tisse des ponts singuliers entre les arts. Qu’elle dialogue avec le ballet à travers son œuvre Turning — une pièce saluée dès sa sortie par la critique internationale — ou qu’elle fusionne la musique et la lumière avec son projet LumiMusic, l’artiste explore la partition comme un espace intime d’expression humaine. Dans cet entretien, elle se confie sur son processus de création, la genèse de Turning et sa vision d’une musique vivante, universelle et profondément ancrée dans le partage des émotions.
1. Qu’est-ce qui, dans un mouvement de ballet en particulier, vous a poussée à le traduire en musique ? Y a-t-il eu un moment ou une image précise qui a déclenché l’écriture de cette pièce ?
Tingting Wu : Le ballet et la musique ont toujours été profondément liés. Pour moi, le ballet et le piano sont comme des meilleurs amis : ils racontent tous deux des histoires par le mouvement, bien que l’un utilise le corps et l’autre le son.
Le mouvement qui m’a toujours le plus fascinée est la pirouette, en particulier lorsque les danseurs enchaînent plusieurs tours d’affilée. Il y a quelque chose d’hypnotisant à voir quelqu’un tourner avec autant de grâce tout en préservant son équilibre et sa maîtrise.
Le ballet associe l’élégance à l’expression émotionnelle par le mouvement, et je voulais capturer ce même sentiment dans la musique pour piano. Turning a été inspirée par la beauté de la pirouette, mais aussi par ce qu’elle représente. Tout comme un danseur tourne avant de retrouver son équilibre, nous traversons tous dans la vie des tournants qui modifient notre trajectoire. C’est devenu l’une des principales inspirations de la pièce.
2. Comment parvient-on à traduire concrètement un mouvement physique, tel qu’une pirouette, dans le langage du piano ? Avez-vous raisonné en termes de rythme, d’harmonie ou plutôt de sensation corporelle ?
Tingting Wu : C’est venu très naturellement, car j’ai étudié le ballet pendant de nombreuses années parallèlement à une formation pianistique de plus de 25 ans. D’une certaine manière, je ne traduisais pas une forme d’art en une autre : j’exprimais simplement le même sentiment à travers un langage différent.
Le mouvement circulaire de la pirouette s’est transformé en motifs circulaires sur le piano. J’ai écrit des passages fluides et tournoyants qui parcourent le clavier, créant la sensation d’un mouvement continu, tout comme un danseur qui tournoie sur scène. Plutôt que de penser uniquement au rythme ou à l’harmonie, j’essaye de capturer la sensation physique de la rotation : l’élan, l’équilibre et le mouvement gracieux que je ressens à travers la danse.
3. Vous décrivez dans cette pièce les « tournants » de la vie. Y a-t-il eu un tournant personnel qui a nourri Turning, consciemment ou non ?
Tingting Wu : Je crois que l’une des plus belles choses avec la musique, c’est qu’elle peut revêtir plusieurs sens à la fois. Turning a été inspirée non seulement par les mouvements du ballet, mais aussi par les tournants que nous traversons dans l’existence.
Une image m’a particulièrement marquée : l’instant où l’on se détourne après avoir fait ses adieux à quelqu’un — un ami, un membre de la famille ou quiconque a touché notre vie. On ne sait jamais vraiment quand on reverra cette personne. Parfois, c’est longtemps après ; parfois, c’est le dernier adieu.
À travers Turning, je souhaitais rappeler avec douceur qu’il faut chérir les moments et le temps que nous partageons. La vie va toujours de l’avant, tout comme la musique, et chaque tournant porte en lui à la fois une fin et la promesse d’un nouveau départ.
4. La pièce semble suivre un arc émotionnel, allant de la séparation vers la lumière. Comment avez-vous construit cette progression musicalement ? L’aviez-vous préméditée ou l’avez-vous découverte en composant ?
Tingting Wu : J’ai toujours le sentiment qu’une fois que j’ai l’émotion ou l’atmosphère que je souhaite exprimer, la musique commence à vivre par elle-même. Dès que les premières notes apparaissent sur la partition, on dirait que la pièce sait déjà où elle veut aller. Mon rôle se résume à libérer cette mélodie et à la laisser s’écouler naturellement et logiquement depuis mon esprit.
Je n’ai pas planifié de progression émotionnelle spécifique allant de la séparation vers la lumière. À la place, je n’ai cessé d’imaginer un danseur de ballet se déplaçant d’un côté à l’autre de la scène, traçant de gracieux cercles dans l’espace. Cette image a naturellement sculpté la musique. On peut entendre la mélodie voyager du registre médium vers le registre aigu avant de redescendre dans le médium, un peu comme le danseur qui achève un grand cercle sur scène. Mes mains parcourent le clavier de la même manière que le danseur arpente la scène.
Pour moi, composer consiste rarement à suivre une structure prédéterminée. C’est plutôt semblable à l’exploration d’une idée jusqu’à ce qu’elle se révèle. Je m’assieds au piano avec un sentiment à exprimer, j’improvise, j’écoute attentivement, et peu à peu, la musique se dévoile d’elle-même. Une fois que ce voyage paraît achevé, la partition est écrite, l’enregistrement est réalisé, et la musique est prête à être partagée avec le monde.
5. Vous êtes à la fois concertiste et compositrice. Comment ces deux pratiques s’influencent-elles mutuellement ? Composez-vous différemment selon que vous imaginez ou non interpréter la pièce vous-même ?
Tingting Wu : Oui. Je suis concertiste depuis de nombreuses années, et ces derniers temps, je suis également devenue compositrice. Je pense que le fait d’être les deux me confère un avantage unique.
Contrairement à nombre de compositeurs qui commencent par écrire des notes sur une partition pour n’entendre la musique qu’ensuite, mon processus est presque inverse. J’entends d’abord la musique dans ma tête, puis je m’installe au piano pour explorer les harmonies, façonner le son et affiner chaque détail par l’interprétation. Ce n’est qu’une fois que je suis satisfaite de son ressenti et de sa sonorité que je la couche sur papier sous forme de partition. Comme je joue mes propres œuvres, je peux les éprouver immédiatement à la fois comme compositrice et comme pianiste, ce qui rend la démarche créative très naturelle.
Pour l’instant, je compose principalement pour piano solo, car c’est l’instrument à travers lequel je m’exprime le plus naturellement. À l’avenir, j’aimerais beaucoup explorer l’écriture pour piano et violon, ainsi que l’association du piano à des éléments électroniques.
Plus important encore, je n’écris pas de musique simplement pour créer des mélodies. Je compose pour exprimer mes réflexions sur la vie, mes découvertes et ces émotions que les mots peinent parfois à décrire. Cela compte beaucoup pour moi lorsque des spectateurs me confient que ma musique les a émus aux larmes ou leur a remémoré un instant de leur propre vie. À mes yeux, c’est l’un des plus beaux compliments qu’un compositeur puisse recevoir, car cela signifie que les émotions que je souhaitais transmettre ont véritablement atteint autrui.
6. Vous avez fondé LumiMusic, qui associe le piano à un éclairage synchronisé. Turning a-t-elle été conçue avec cette dimension visuelle à l’esprit, ou demeure-t-elle une œuvre purement pianistique ?
Tingting Wu : À mon sens, presque n’importe quelle pièce musicale peut être accompagnée de lumières colorées, car la musique et la couleur communiquent toutes deux des émotions par des biais différents. Lorsque j’ai composé Turning, mon objectif principal était d’exprimer le mouvement gracieux du ballet et les tournants émotionnels que l’on traverse dans l’existence, en particulier ce sentiment d’adieu. Je ne pensais pas à la création lumière pendant la composition ; par conséquent, dans son essence, cela reste une œuvre purement pianistique.
Cela étant dit, je crois qu’un éclairage synchronisé peut approfondir l’expérience émotionnelle du public sans modifier la musique elle-même. Cela ajoute une strate artistique supplémentaire qui permet aux auditeurs non seulement d’entendre les émotions, mais aussi de les voir se matérialiser à travers la couleur. C’est précisément la philosophie qui sous-tend LumiMusic.
Je ne manquerai pas d’inclure Turning dans un futur spectacle LumiMusic. Notre saison 2026-2027 s’ouvre le 26 septembre 2026 à Brickell, à Miami, et Turning figurera parmi les œuvres originales présentées lors du concert. J’ai hâte de la partager sous sa forme tant musicale que visuelle.
7. Vous avez débuté le piano classique à l’âge de six ans. En quoi cette rigoureuse formation classique a-t-elle le plus forgé votre voix de compositrice aujourd’hui ?
Tingting Wu : Je suis incroyablement reconnaissante pour la rigoureuse formation classique que j’ai reçue dès mon plus jeune âge. Elle m’a dotée d’un solide bagage technique et d’une profonde compréhension du répertoire pianistique. De ce fait, lorsque je compose aujourd’hui, je me sens rarement limitée par la technique. Je peux me concentrer entièrement sur l’expression de l’idée musicale que je souhaite partager.
L’une des choses que j’admire le plus chez des compositeurs comme Beethoven, c’est la façon dont la musique est devenue un moyen puissant d’exprimer des pensées et des émotions personnelles. Cette idée ne m’a jamais quittée. Tout en appréciant énormément la brillance et la virtuosité que l’on trouve dans tout le répertoire classique et romantique, mes propres compositions visent moins l’étalage technique que l’atmosphère, l’émotion et la connexion humaine.
Quand j’écris, je ne me demande pas : « Est-ce assez difficile ? », mais plutôt : « Cette musique exprime-t-elle véritablement le sentiment que je veux faire ressentir aux gens ? »
J’espère également que beaucoup de mes pièces pourront être jouées par des pianistes ayant étudié quelques années, et pas seulement par des concertistes professionnels. Si davantage de personnes peuvent s’asseoir au piano et faire l’expérience de ces émotions par elles-mêmes, alors la musique peut continuer de vivre à travers elles. Je veux que ma musique invite les gens à entrer plutôt qu’à les tenir à distance.
En tant qu’interprète, je n’ai jamais voulu dire : « Regardez-moi. » Je préfère infiniment dire : « Venez partager cette musique avec moi. »
8. Vous avez récemment joué avec Gerard Schwarz les Tableaux d’une exposition pour PBS, et avec LumiMusic au Festival international du film d’IA de New York. Ces expériences si singulières ont-elles influencé votre approche de Turning ?
Tingting Wu : Je dirais plutôt que non. Turning possédait déjà sa propre voix et sa propre identité artistique. Ces expériences ont été d’une importance capitale pour moi, mais elles n’ont pas directement façonné la manière dont j’ai abordé cette composition en particulier.
Ce fut un immense honneur de collaborer avec le maestro Gerard Schwarz sur les Tableaux d’une exposition pour l’émission de télévision PBS. Comme beaucoup le savent, il s’agit de l’un des plus grands chefs-d’œuvre du répertoire pour piano — aussi exigeant techniquement que profond émotionnellement. Ce qui m’a particulièrement inspirée, c’est ce dialogue entre la musique et l’art visuel, qui a renforcé ma conviction que différentes formes d’art peuvent s’enrichir mutuellement. Cette idée continue d’inspirer mon travail avec LumiMusic, où j’allie la performance pianistique à des éclairages colorés synchronisés pour créer une expérience immersive.
Se produire au Festival international du film d’IA de New York, au Symphony Space sur Broadway, a été une autre expérience inoubliable. Présenter LumiMusic devant des cinéastes, des réalisateurs et des scénaristes m’a donné l’opportunité de voir comment un public extérieur au monde de la musique classique réagissait à mon travail. Nombre d’entre eux m’ont confié qu’ils n’avaient jamais vécu une performance de piano d’une manière aussi immersive et cinématographique. Leurs encouragements m’ont conféré encore plus d’assurance pour continuer à développer LumiMusic.
Ainsi, bien que ces expériences n’aient pas directement influencé Turning, elles ont conforté ma conviction que la musique peut tisser des liens puissants avec les gens, en particulier lorsqu’elle se décline à travers de multiples dimensions artistiques.
9. Lorsque les auditeurs découvrent Turning sans connaître son histoire, que souhaitez-vous qu’ils ressentent en premier lieu ? Et que découvrent-ils, selon vous, une fois qu’ils ont pris connaissance de l’inspiration qui se cache derrière ?
Tingting Wu : Avant de connaître l’histoire de Turning, j’espère que les auditeurs sentent simplement quelque chose s’adoucir dans leur cœur. Peut-être une douce nostalgie, une pointe de tristesse, ou une émotion qu’ils peinent à formuler avec des mots. La musique possède cette merveilleuse capacité à s’adresser directement à nos émotions avant même que notre esprit ne commence à l’analyser.
Une fois qu’ils en apprennent l’inspiration, j’espère qu’ils réalisent que Turning ne parle pas seulement de ballet, mais aussi de ces tournants que nous traversons au cours de notre vie. Chaque adieu porte en lui son lot d’incertitudes — nous ne savons jamais vraiment quand nous reverrons une personne, ni si c’était notre dernière rencontre. J’espère que la musique rappelle délicatement aux gens qu’il faut chérir le temps passé avec ceux qu’ils aiment, car ces moments ordinaires deviennent souvent les souvenirs les plus précieux.
10. Turning ouvre-t-elle la voie à un projet plus vaste — un album ou un cycle de pièces consacrées aux tournants de la vie — ou s’agit-il d’une œuvre isolée ?
Tingting Wu : Turning a été conçue comme une œuvre isolée. Bien qu’elle explore l’idée des tournants de la vie, je voulais que cette pièce possède sa propre histoire achevée et son propre voyage émotionnel.
Ce qui m’a surprise et encouragée, c’est de voir à quel point elle a résonné profondément auprès du public. En moins de deux semaines après sa sortie, Turning a dépassé les 15 000 écoutes en streaming sur Spotify, et elle a fait l’objet de critiques de la part de journalistes musicaux et de publications aux États-Unis, au Royaume-Uni, en Allemagne, en Suisse et en France. Elle a également reçu l’un des accueils les plus chaleureux lors de mon concert en direct au Steinway & Sons Recital Hall de Miami en juillet 2026.
Ces expériences m’ont rappelé que la musique est bel et bien un langage universel. Avant même de connaître l’histoire de Turning, le public parvient à se connecter à ses émotions. À mes yeux, c’est l’une des plus belles récompenses qu’un compositeur puisse espérer.
