Derrière Feel Addicted se cache un artiste pour qui la mélodie, le groove et l’émotion priment sur la démonstration de force. De ses débuts en a cappella à ses performances sur les dancefloors de Tokyo et d’Ibiza, son parcours dessine une vision singulière de la musique électronique. À travers ces 10 questions, il revient sur ses influences, son processus créatif et la direction qu’il souhaite donner à son projet artistique.
1. Peux-tu nous raconter comment tu as commencé la musique et ce qui t’a conduit à devenir DJ et producteur ?
Mon parcours musical a débuté en 2014 avec l’a cappella et le piano. À cette époque, je me concentrais moins sur l’écriture de morceaux originaux que sur la compréhension du fonctionnement de la musique. J’utilisais des outils comme MuseScore, puis Ableton, pour déconstruire des morceaux existants et les reconstruire section par section afin d’en étudier les arrangements. Cette approche analytique est devenue le socle technique et émotionnel de mon style de production.
Pendant de nombreuses années, j’ai travaillé exclusivement dans l’ombre. Avant 2023, je composais des musiques de jeux vidéo et produisais pour la scène idol underground, sans aucune identité publique d’artiste. Je me considérais uniquement comme un producteur.
Devenir DJ ne faisait pas partie du plan initial. Cela s’est imposé par nécessité. Je me suis rendu compte que je créais de la musique que personne n’écoutait. J’envoyais mes morceaux à des DJs en espérant qu’ils les soutiennent, mais en tant que nom inconnu, je recevais peu de réponses. Cette expérience a provoqué un déclic. Si je voulais que ma musique touche les gens, je devais moi-même prendre le contrôle de la scène.
J’ai été inspiré par la présence de performeurs synthé dans des groupes comme √thumm, ainsi que par l’énergie théâtrale de DJ LOVE de SEKAI NO OWARI. Cette inspiration m’a poussé à passer derrière les platines. J’ai commencé par jouer de la deep house, un genre auquel je me sentais personnellement très attaché. Mais jouer régulièrement à Tokyo m’a rapidement appris l’importance de lire une salle. Le public demandait une énergie différente, et cette adaptation a façonné l’artiste polyvalent que je suis aujourd’hui.
Cet équilibre définit désormais mon identité. Je crée une musique ancrée dans la mélodie et la structure, mais pensée pour de vrais dancefloors. Maintenant que j’ai développé mon propre public, j’ai la liberté de réintroduire les influences plus profondes qui m’ont formé. Ce passage de producteur de l’ombre à DJ exposé n’était pas prémédité, mais il m’a permis de relier l’art et la connexion humaine d’une manière authentique.
2. Comment ton travail précoce sur les arrangements a cappella et les remixes a-t-il influencé ton style actuel et ta façon de produire tes propres morceaux ?
L’a cappella m’a appris que la voix humaine est l’instrument ultime. Quand on enlève tout — pas de batterie, pas de synthés, pas de couches de production — il ne reste que la mélodie, l’harmonie et l’émotion. Il n’y a aucun endroit où se cacher. Cette discipline m’a obligé à porter une attention extrême au choix des notes, au cheminement des voix et au mouvement des harmonies. Si l’arrangement n’est pas solide en lui-même, il ne fonctionne tout simplement pas.
Cette philosophie guide encore ma production aujourd’hui. Même dans des morceaux électroniques très énergiques, je commence toujours par les accords et la mélodie. Le sound design, les drops et les percussions viennent ensuite. Si la ligne principale ne tient pas seule au piano, je sais que l’idée n’est pas encore assez forte.
Travailler sur des arrangements et des remixes a également affûté mon oreille analytique. Déconstruire le morceau de quelqu’un d’autre permet de comprendre la structure à un niveau plus profond. On perçoit pourquoi un pré-refrain élève l’énergie, comment la tension se construit avant un drop, et comment de subtils changements harmoniques peuvent transformer l’impact émotionnel. Cette habitude analytique fait désormais partie de mon processus créatif. J’écris de manière intuitive, mais je reste toujours conscient du rythme émotionnel.
Aujourd’hui, lorsque je conçois des leads synthé, je les traite comme des lignes vocales. Ils doivent respirer, avoir un phrasé. Ils ne doivent pas sembler mécaniquement bouclés. Je fais attention à la durée des notes, aux résolutions des phrases et aux espaces laissés pour respirer. Cette sensibilité vient directement de mon background a cappella.
Quelle que soit l’énergie ou l’orientation club du morceau, il y a toujours une histoire harmonique en dessous.
3. Peux-tu nous parler du moment à Ibiza qui a inspiré “Feel Addicted” et de la manière dont tu as transformé cette expérience en musique ?
Curieusement, l’idée centrale de “Feel Addicted” n’est pas née à Ibiza. Elle remonte à près de sept ans, lors d’un voyage en solo en Afrique du Sud. Là-bas, j’ai enregistré un simple mémo vocal. À l’époque, je ne savais pas encore ce que cela deviendrait, mais je sentais qu’il y avait quelque chose de très puissant émotionnellement. Ce moment portait une sensation de liberté et d’introspection qui m’a marqué longtemps après mon retour.
Pendant des années, cet enregistrement est resté inachevé. La direction du morceau ne s’est clarifiée que lorsque j’ai assisté à l’IMS à Ibiza. Être sur l’île, entouré de son atmosphère unique de “White Isle”, a changé ma perspective. Ibiza possède une qualité particulière. La lumière, l’ouverture, l’équilibre entre intimité et grandeur créent une palette émotionnelle très distincte.
À cet instant, j’ai compris que la voix africaine brute avait besoin d’un autre environnement pour s’exprimer pleinement. Elle n’avait pas besoin d’une production lourde, mais d’espace, de chaleur et de groove. Cette prise de conscience m’a orienté vers une direction latin house baignée de soleil. Je me suis concentré sur des percussions texturées, des basses fluides et des harmonies aériennes capables de soutenir la voix sans l’écraser.
D’une certaine manière, “Feel Addicted” est devenu un pont entre deux expériences transformatrices. L’Afrique du Sud lui a donné son authenticité émotionnelle et sa vulnérabilité. Ibiza lui a apporté clarté, structure et euphorie. Le morceau final reflète ce voyage, à la fois intime et collectif, entre souvenir personnel et énergie du dancefloor.
4. Le saxophone et les percussions latines jouent un rôle central dans ce titre. Pourquoi avoir choisi ces instruments plutôt que des synthés club plus classiques ?
Ce choix était très intentionnel. À l’époque où je développais le morceau, j’ai rencontré un patron de label à l’ADE qui m’a donné un conseil déterminant. Il m’a expliqué que puisque ma force réside dans la mélodie et l’harmonie, je n’étais pas obligé d’utiliser un piano ou des synthés traditionnels pour transmettre l’émotion. Si l’écriture est solide, l’instrument peut changer, l’impact reste.
Cette discussion a été une révélation. Je me suis demandé quel instrument pourrait exprimer l’émotion de “Feel Addicted” de manière plus singulière. Le saxophone s’est imposé immédiatement. Il possède une dualité rare : il peut être nostalgique et intime tout en restant euphorique et expansif. Il respire d’une façon que les synthés n’ont pas toujours. Cette imperfection humaine correspondait exactement à ce dont le morceau avait besoin.
Les percussions latines ont suivi naturellement. Je voulais privilégier le groove plutôt que l’agressivité. Beaucoup de morceaux club sont conçus pour faire sauter les gens. Moi, je voulais qu’ils dansent. Les rythmes latins créent une fluidité corporelle, invitent les hanches et les épaules à bouger, pas seulement les mains en l’air. Cette nuance change profondément l’expérience émotionnelle sur le dancefloor.
Choisir le saxophone et des percussions organiques, c’était faire confiance à la composition. Une mélodie forte n’a pas besoin de se cacher derrière de gros empilements de synthés. Elle peut s’exprimer à travers des instruments vivants. Pour ce morceau, cette chaleur et ce mouvement étaient plus sincères qu’un lead club conventionnel.
5. Les voix aux accents afro apportent une texture unique au morceau. Comment as-tu travaillé dessus pour qu’elles s’intègrent parfaitement aux percussions et au groove ?
Les voix ont toujours été le point d’ancrage du morceau. Tout a été construit autour d’elles. Comme l’enregistrement original était chargé d’émotion brute, j’ai fait très attention à ne pas trop le traiter. J’ai évité l’auto-tune excessif, les réverbérations lourdes ou les effets dramatiques. J’ai préféré garder la voix relativement sèche et présente dans le mix afin de préserver son intimité et sa texture.
D’un point de vue production, j’ai traité la voix comme l’instrument principal d’un ensemble live. Plutôt que de poser d’abord les percussions puis d’ajouter la voix par-dessus, j’ai fait l’inverse. J’ai étudié le phrasé, le rythme naturel des mots et le micro-timing de la performance. Les percussions ont ensuite été programmées pour répondre à ce flux.
Il existe une forme subtile de call-and-response entre la voix et le groove. Les congas et les shakers renforcent les accents rythmiques de la voix, sans chercher à lui voler la vedette. Même le swing de la batterie a été ajusté pour compléter la cadence vocale.
L’objectif était la cohésion. Je voulais que le groove respire avec la voix, et non qu’il fonctionne mécaniquement en dessous. En laissant de l’espace à la voix et en faisant graviter les percussions autour d’elle, le morceau conserve à la fois son mouvement et sa clarté émotionnelle.
6. Tu dis privilégier le “groove” plutôt que la “puissance”. Peux-tu expliquer ce choix et ce qu’il signifie pour toi dans le processus de production ?
Au début de ma carrière, notamment lorsque j’expérimentais des genres plus durs comme le hardstyle, j’associais l’impact au volume sonore. Des drops plus massifs et un sound design agressif représentaient pour moi la force. Avec le temps, cette vision a évolué.
En me replongeant dans ce que beaucoup considèrent comme l’âge d’or du début des années 2010, avec des artistes comme Avicii, j’ai compris quelque chose de plus profond. Ces morceaux étaient puissants, non pas parce qu’ils étaient les plus bruyants, mais parce qu’ils combinaient groove et mélodie. Même à l’échelle des festivals, ils restaient avant tout musicaux.
Les productions d’Avicii, par exemple, reposaient sur une écriture solide et un rebond rythmique naturel. La relation kick-basse créait un mouvement constant sans jamais sembler forcé. Les mélodies portaient une charge émotionnelle, et le groove permettait de les faire durer sur un dancefloor pendant des heures.
Cette prise de conscience a changé mes priorités. La puissance crée un pic d’énergie. Le groove crée de la durée. Le groove vit dans le swing, le placement rythmique et l’interaction subtile entre la basse et les percussions. Il se joue dans les micro-décisions de timing qui rendent un morceau vivant plutôt que parfaitement quantifié.
Aujourd’hui, je passe plus de temps à affiner les interactions rythmiques qu’à empiler des couches pour maximiser l’impact. Je me demande avant tout si le morceau donne envie de bouger instinctivement, si le corps réagit avant l’esprit.
7. Tokyo et Ibiza représentent deux mondes très différents de la musique électronique. Comment ces expériences contrastées influencent-elles ton approche créative ?
Tokyo et Ibiza incarnent deux climats émotionnels totalement différents, et tous deux m’ont façonné de manière essentielle.
Tokyo, en particulier dans des quartiers comme Shibuya et Shinjuku, évolue à un rythme effréné. Le public est exigeant, informé des tendances et très attentif à la technique. Il y a peu de place pour l’approximation. Jouer des résidences dans des clubs comme ZEROTOKYO et WOMB oblige à lire une salle avec une précision extrême. L’énergie peut changer très vite, et il faut une maîtrise technique suffisante pour s’adapter en temps réel. Cet environnement m’a rendu plus discipliné. Il affûte mon mix, rend ma programmation plus intentionnelle et ma production plus détaillée.
Ibiza m’a offert la leçon inverse. L’île dégage une sensation d’ouverture et d’émotion. Le temps y semble différent. Lors de l’IMS, ce qui m’a le plus marqué n’était pas seulement l’ampleur de l’industrie, mais l’atmosphère. L’accent est mis sur le ressenti, la connexion et l’expérience collective de la musique sous un ciel ouvert. Cela rappelle que la musique électronique n’est pas qu’une performance, mais aussi une question d’atmosphère et de mémoire.
Tokyo aiguise mon exécution. Ibiza approfondit ma vision.
Créativement, j’essaie de fusionner ces influences. Je veux que mes morceaux possèdent la précision rythmique et la clarté structurelle nécessaires aux clubs intenses de Tokyo, tout en conservant la chaleur et l’ouverture émotionnelle qu’incarne Ibiza. C’est dans cet équilibre entre contrôle technique et lâcher-prise émotionnel que je me sens le plus authentique.
8. Peux-tu décrire une journée typique dans ton studio à Tokyo lorsque tu travailles sur un morceau comme “Feel Addicted” ?
Ma routine de studio commence généralement tôt. J’aime travailler dans le calme du matin, avant que Tokyo ne s’éveille complètement. Ce moment est propice à la concentration et à la clarté.
Pour “Feel Addicted”, le processus a été étonnamment rapide. L’idée principale s’est mise en place en environ une heure et demie. Lorsque la direction émotionnelle est claire, il n’est pas nécessaire de forcer les choses. Les accords, le groove et l’atmosphère générale se sont alignés naturellement.
Cela dit, rapidité ne signifie pas improvisation. J’ai tout de même commencé par l’harmonie, assis au clavier, pour verrouiller la progression qui convenait à la voix. Une fois cette base posée, tout s’est enchaîné rapidement, car l’identité du morceau était déjà définie.
De manière générale, mon workflow oscille entre instinct et précision. Certains morceaux nécessitent des jours de peaufinage. D’autres arrivent presque entièrement formés. “Feel Addicted” fait partie de ces rares moments où la préparation rencontre la clarté. Des années d’étude de l’arrangement et du groove m’ont permis d’exécuter l’idée rapidement, sans trop réfléchir.
9. Tu cites Bakermat et Klingande comme sources d’inspiration pour ce titre. Quels éléments de leur musique t’ont le plus influencé, et comment les as-tu réinterprétés à ta manière ?
“High Above Continued” de Bakermat a été une référence majeure, notamment pour sa façon de construire l’atmosphère à travers une progression subtile plutôt que des drops spectaculaires. Le morceau est patient. L’élévation vient des couches et des micro-changements de texture, pas de moments explosifs. Cette approche a influencé la manière dont j’ai façonné “Feel Addicted”. Je voulais que l’énergie se développe naturellement.
Un détail qui m’a particulièrement inspiré est l’utilisation des ad-libs vocaux. Dans “High Above Continued”, les fragments vocaux ne servent pas toujours de hooks dominants. Ils agissent comme de petits éléments musicaux intégrés au groove, apportant couleur, personnalité et mouvement sans exiger l’attention.
J’ai adopté la même approche pour les voix afro-accentuées de “Feel Addicted”. Au-delà des phrases principales, les ad-libs sont traités comme des touches musicales, presque comme des ornements rythmiques ou mélodiques. Je les ai gardés naturels et présents, suffisamment humains, mais assez subtils pour s’intégrer à la texture globale sans la dominer.
De Klingande, je me suis inspiré de la manière dont des instruments lead organiques, notamment le saxophone, peuvent porter l’émotion d’un morceau tout en restant chaleureux et accessibles. J’ai cependant ancré ces influences dans un bas du spectre plus serré et plus orienté club, façonné par mon expérience des pistes de danse tokyoïtes.
L’objectif global était de créer un morceau vivant et riche, où les détails se révèlent à l’écoute répétée, plutôt que de s’appuyer sur des pics et des drops évidents.
10. Après “Feel Addicted” et “Maybe Tonight”, quelle direction souhaites-tu explorer dans tes prochains projets ?
“Maybe Tonight” a marqué une étape déterminante pour moi, notamment grâce aux deux soutiens reçus de Don Diablo. Cette reconnaissance m’a apporté une grande clarté quant à l’endroit où mon son résonne le plus.
À l’avenir, ma direction est volontairement assumée. Je veux que la dance-pop devienne le cœur de mon identité. Des morceaux mélodiques, portés par l’émotion, mais pleinement fonctionnels sur un dancefloor, constitueront la base de mon catalogue. Une grande partie de ces sorties se fera via mon propre label, Isopach Records, où je bénéficie d’un contrôle créatif total, et ponctuellement avec des partenaires comme Gameroom Records lorsque l’alignement sonore est évident.
En parallèle, je ne souhaite pas renier l’énergie mainstage qui m’a formé. Cette facette existe toujours, mais elle sera plus ciblée. Je prévois de sortir des B-sides plus dures et orientées festival de manière stratégique, sans en faire le centre de mon image. Ces morceaux serviront mes sets club et les grandes scènes, sans définir l’ensemble de mon récit artistique.
L’objectif à long terme est la cohérence. Je veux que l’on reconnaisse immédiatement mon langage mélodique et mon ton émotionnel, qu’un morceau soit plus radio-friendly ou plus club. Construire une signature dance-pop fondée sur une écriture forte est la priorité. Tout le reste gravite autour de cette identité.
