Carmen Villain – Memoria : L’art de sculpter le temps et les spectres

6.5/10

Cinq ans après le magistral Only Love From Now On, l’artiste sound-artiste et productrice mexicano-norvégienne Carmen Villain effectue son grand retour avec Memoria, publié chez Smalltown Supersound. Dès les premières secondes, une certitude s’impose : l’ex-mannequin devenue figure incontournable de la scène ambient contemporaine a franchi un nouveau cap dans la maîtrise de son art. Memoria n’est pas seulement un disque à écouter ; c’est un espace architectural mouvant, une géographie sonore où le passé et le présent se percutent dans un murmure électronique d’une beauté texturée saisissante.

La force principale de cet opus réside dans sa capacité à marier les contraires. Carmen Villain y déploie une approche organique et physique de la production. Les basses sub-aquatiques, denses et enveloppantes, ancrent les morceaux dans une physicalité presque tellurique, tandis que des nappes de distorsion et de grésillements subtils viennent saturer délicatement l’espace. Pourtant, là où d’autres se complairaient dans une noirceur industrielle ou une mélancolie étouffante, la productrice choisit la voie de la lumière diffuse. Elle insère avec une immense délicatesse des instruments à vent aériens et des motifs mélodiques fragmentés qui agissent comme des puits d’aération au milieu de ses architectures de drone.

Le voyage s’ouvre sur le somptueux « Labour of Imagination », une pièce maîtresse qui porte parfaitement son nom. Le titre installe immédiatement cette signature ambient dub propre à l’artiste, où le temps semble s’étirer à l’infini. Plus loin, « Entre Nosotros » explore des contrées plus intimes, presque spectrales, évoquant des souvenirs lointains à travers des textures brumeuses qui caressent l’auditeur autant qu’elles le déstabilisent. Carmen Villain excelle dans cet entre-deux, capturant la sensation universelle de la mémoire qui s’effiloche, à la fois douce et insaisissable.

L’album trouve son apothéose dans son morceau de clôture, « Omriss ». Décrit par la critique comme un réveil texturé et intensément coloré, ce final agit comme une libération. Les couches de fréquences s’empilent et se résolvent dans une clarté presque mystique, laissant l’auditeur dans un état de sérénité contemplative après la traversée de paysages parfois plus denses et sinueux.

Avec Memoria, Carmen Villain signe une œuvre d’une cohérence remarquable, affirmant son statut de sculptrice sonore hors pair. En refusant la facilité de l’ambient purement décoratif ou purement abstrait, elle livre un album profondément humain, vibrant et hanté par une douce mélancolie. Un disque indispensable pour quiconque accepte de se perdre pour mieux se retrouver.

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