Notre interview avec Tropical Fuzz : l’art de créer sans plier

De la rigueur des structures corporatives aux lueurs brutes de la scène underground, la création ne s’éteint pas : elle se métamorphose. Né des cendres d’un licenciement provoqué par l’essor des intelligences artificielles, Tropical Fuzz incarne cette résurgence poétique et farouche. À la croisée de la musique, du design et de l’indépendance radicale, cet entretien retrace le parcours d’une âme libre qui refuse de plier face aux algorithmes pour réinventer, avec une élégance incisive, l’art du faire soi-même.

De créatif en entreprise à Londres, vous avez fondé Tropical Fuzz après avoir perdu votre emploi à la suite de licenciements liés à l’IA. Avec le recul, voyez-vous ce moment comme un revers, un déclic, ou la permission qu’il vous fallait pour enfin créer quelque chose qui vous appartienne ?

J’imagine que j’ai ressenti un peu des trois. Être licencié du jour au lendemain a été un choc et il m’a fallu du temps pour digérer mes émotions, mais j’ai ensuite réalisé que je n’aurais pas à renoncer à ce que j’aime si je créais ma propre opportunité.

Vous avez vécu des deux côtés de l’industrie créative : au sein du monde corporatif et au cœur de la scène musicale DIY. Que vous a appris le monde de l’entreprise que vous apportez désormais sciemment chez Tropical Fuzz — et qu’est-ce que l’underground vous a enseigné que le monde corporatif avait totalement oublié ?

Le monde de l’entreprise m’a appris à fixer des objectifs, penser de manière plus stratégique et concrétiser les projets. Cependant, c’est aussi un milieu très compétitif et frénétique, alors que dans la scène DIY, il y a un véritable esprit de communauté et moins de pression. J’imagine que ces deux extrêmes ont leurs avantages et leurs inconvénients, ce qui me confirme que la meilleure approche consiste à chercher un équilibre.

Dans une industrie de plus en plus façonnée par l’IA, l’automatisation et les tendances éphémères, que signifie concrètement pour vous le fait de défendre une créativité « humaine » — au-delà du simple fait d’utiliser moins d’IA ?

Aujourd’hui, j’espère que la plupart des gens ont compris que la créativité humaine suscite un engagement réel et des émotions authentiques. Elle l’emportera toujours. Ce qui m’inquiète dans l’état actuel de l’IA, c’est qu’elle a désespérément besoin d’un cadre législatif. L’utilisation de l’IA soulève plusieurs aspects éthiques et environnementaux problématiques, et la plupart des entreprises derrière ces plateformes veulent contrôler notre accès à l’information. Je pourrais en parler pendant des heures, mais j’aimerais simplement que plus de gens prennent conscience à quel point cela pourrait être nuisible dans un avenir proche.

Vous avez dit qu’« aller à contre-courant des tendances et rester fidèle à ses idéaux, c’est très punk rock. » Cela ressemble à plus qu’une philosophie de marque ; on dirait le prolongement de votre vie de musicien. Où tracez-vous la frontière entre rester fidèle à vos idéaux et accepter de vous adapter lorsqu’une entreprise doit survivre ?

Tropical Fuzz est fondamentalement une extension de ma vie de musicien. J’ai découvert la musique underground quand j’étais adolescent, et cela m’a appris à toujours poser des questions et à penser par moi-même. Je n’ai jamais vraiment couru après les tendances, parce qu’elles sont temporaires et jetables. Pour moi, Tropical Fuzz est un moyen de vivre selon mes propres termes, sans devoir me concentrer uniquement sur la croissance et le profit.

En tant que batteur au sein de Yur Mum, vous avez éprouvé par vous-même la somme de travail que demande un groupe indépendant — souvent bien au-delà de la composition et de la scène. Y a-t-il eu un moment particulier en tournée ou dans la scène DIY où vous vous êtes dit : « Il doit bien y avoir un meilleur moyen pour les artistes de faire cela » ?

Je pense que le parcours de chaque artiste est unique. Il n’y a clairement pas de solution universelle, il faut donc trouver ce qui fonctionne pour soi. J’ai la grande chance de pouvoir mettre mes compétences professionnelles au service de mon groupe, mais ce n’est carrément pas idéal de devoir porter autant de chapeaux à la fois.

Le Band Merch Hub semble découler d’une démarche très personnelle : vous ne vous contentez pas de vendre le merchandising des groupes, vous tentez d’alléger une partie du travail invisible que les artistes sont contraints de porter. Quelle est la facette de la vie de musicien indépendant que les personnes extérieures à la scène sous-estiment encore fondamentalement ?

Je pense que la plupart des artistes aimeraient pouvoir se concentrer uniquement sur la création musicale et la scène, mais la réalité est qu’il faut tout autant d’implication pour gérer les réservations de dates, les sorties, le marketing et le réseau. Je remarque aussi des musiciens qui voient les autres groupes comme des concurrents plutôt que comme des alliés. Je dirais pourtant que nous devons une grande partie de nos opportunités et de nos réussites à d’autres groupes qui nous ont tendu la main.

Il y a quelque chose de fascinant dans la façon dont Tropical Fuzz réunit trois univers habituellement séparés : la musique, le design et le vêtement. Les voyez-vous comme des mondes créatifs distincts, ou s’agit-il simplement de différentes manières de façonner une identité, une communauté et un sentiment d’appartenance ?

Je pense qu’ils vont tous de pair. On peut probablement faire remonter l’influence du design et de la mode à des artistes qui ont tracé la voie comme Bowie, les Beatles ou les Stones. L’allure d’un groupe, son logo et ses visuels viennent sublimer son identité sonore — c’est un effort collectif qui enrichit l’expérience des fans.

Pensez-vous que la scène DIY a parfois coller un peu trop vite le terme « DIY » à « tout faire soi-même » — plutôt que de savoir quand bâtir une communauté autour de soi et laisser d’autres personnes porter une partie de la charge ?

Excellente question. J’ai longtemps pensé que pour faire du DIY, il fallait absolument tout faire soi-même, mais lire des biographies de groupes punk et regarder des documentaires m’a montré que la plupart ont réussi parce qu’ils ont su bâtir une communauté solide à travers les villes et les pays. Vous pouvez essayer de tout faire seul, mais vous serez vite limité par vos propres ressources. Alors, à moins de connaître quelqu’un de célèbre ou d’influent capable de propulser votre carrière, je vous conseille de commencer à tisser votre réseau de groupes, de meutes de tourneurs, de journalistes musicaux, de blogueurs, de fournisseurs ou de DJ radio.

Vous bâtissez un projet à une époque où l’on demande aux artistes indépendants d’être simultanément musiciens, responsables marketing, designers, créateurs de contenu, gestionnaires de merch et entrepreneurs. Si vous pouviez retirer une attente des épaules de l’artiste DIY moderne, quelle serait-elle — et par quoi la remplaceriez-vous ?

Comme je l’ai dit, il n’y a pas de formule magique. Les artistes DIY devraient faire le point sur leurs forces et leurs faiblesses, se concentrer sur ce qu’ils font de mieux et demander de l’aide pour ce avec quoi ils ne sont pas à l’aise. Ne brûlez pas les étapes, car cela pourrait mettre vos faiblesses à nu, et certaines personnes toxiques les utiliseront pour critiquer et déprécier votre art.

Quand les gens repenseront à Tropical Fuzz et à tout ce que vous avez construit autour, quelle est la chose essentielle que vous aimeriez qu’ils retiennent de vos engagements ?

Tout comme pour la musique, je fais cela par passion. C’est difficile de n’en retenir qu’une seule, est-ce que je peux en donner trois ?

Je n’ai pas projetais ma pensée aussi loin… Pour l’instant, je veux simplement vivre à ma façon, faire un travail honnête, composer de la musique, me rendre utile. Je ne veux pas avoir l’air d’un « coach », parce que je déteste la fausse positivité intéressée, mais j’aime bien cette citation que vous avez mentionnée plus tôt : « aller à contre-courant des tendances et rester fidèle à ses idéaux, c’est très punk rock.»

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