8.0/10
Il est des disques qui ne se contentent pas de flatter l’oreille ; ils s’infiltrent sous la peau, modifient la composition de l’air ambiant et réécrivent les règles du jeu. Avec Heavenly Body: If I’m the Bottle You’re the Message, Alexandra Drewchin, alias Eartheater, signe un sixième album studio d’une radicalité rare. Loin des expérimentations froides de ses débuts, l’artiste se livre ici à un grand œuvre intime, transformant l’expérience vertigineuse de la grossesse en une odyssée pop, sombre et organique.
Dès les premières secondes de Malka Moma, le ton est donné. Entre envolées opératiques et accents folkloriques bulgares, la voix d’Eartheater résonne comme une incantation païenne. Le corps de la mère n’est plus seulement un temple, c’est un vaisseau spatial, un réceptacle cosmique où fusionnent la vie, la douleur et la métamorphose. Cette dualité entre le viscéral et le céleste irrigue l’ensemble de l’œuvre.
La production, menée de concert avec Dave Sitek et Nosaj Thing, brille par son éclectisme texturé. L’album oscille avec une aisance insolente entre vagues dark-wave, soubresauts électroniques et mélodies synth-pop des nineties. Sur Fast Asleep, la collaboration vaporeuse et suspendue avec Oklou agit comme une berceuse synthétique, troublante de tendresse. Ailleurs, des morceaux comme Practical Amnesia rappellent le talent inouï de l’Américaine pour sculpter des paysages sonores aussi abrasifs qu’envoûtants.
Ce qui frappe surtout dans ce disque, c’est sa pulsation vitale. Eartheater réussit le tour de force d’aborder le sujet ultra-codifié de la maternité en évitant tous les écueils de la mièvrerie. Elle y insuffle une urgence charnelle, une poésie brute où chaque note semble jaillir d’une contraction ou d’un soupir. Heavenly Body s’impose ainsi non seulement comme le sommet artistique de sa discographie, mais aussi comme l’un des disques d’art-pop les plus fascinants de cette décennie. Un chef-d’œuvre à la fois brutal et céleste, qui nous laisse durablement sonnés, magnétisés par cette bouteille jetée à la mer dont le message, enfin, nous est parvenu.

